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Full text of "Souvenirs de l'Indo-Chine: faces jaunes; moeurs et cousumes de l'Extrême-Orient"

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I 



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SOUVENIRS DE L'INDO-CHINE. 



FACES JAUNES 



MŒURS ET COUTUMES 



DE L'EXTREME-ORIENT 



PAR 



PAUL LEFEBVRE. 



PARIS, 

CHALLAMEL AÎNÉ, ÉDITEUR, 

IIBRAIRIE COLONIALE, 
5, RUE JACOB, ET EUE FUBSTENBERG, 2. 

1886. 



FACES JAUNES 



MŒURS ET COUTUMES 



DE L'EXTRÊME-ORIENT. 



Typognphie Firmin-Dfdot. •— Mesnil (Bnre). 



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FACES JAUNES. 



LA JEUNE FILLE. 



I. 



La vie intime des peuples orientaux offre un 
intérêt d'autant plus vif qu'elle est plus difficile 
à étudier, et, qu'à Timage de leur religion, 
dont les rites et les cérémonies s'accomplissent, 
ordinairement, hors la présence du vulgaire 
profane, Tindigène semble s'efforcer davantage 
de la cacher avec soin à tous les yeux. 

Les Cambodgiens , en particulier , se piquent 
à cet égard d'un rigorisme qui n'a d'égal que 
leur affabilité à toute épreuve, et la douceur 
qu'ils apportent généralement dans leurs rela- 
tions du dehors avec l'étranger. 



2 LA JEUNE FILLE. 

La jeune fille , chez ce peuple , est entou- 
rée de sollicitude et de soins constants-, elle 
semble s'avancer dans la vie comme enveloppée 
d'ombre et de mystère, au fur et à mesure que 
son âge croît avec sa grâce et sa beauté. 

Quelquefois, il est donné au voyageur d'a- 
percevoir dans les rues de Pnôm-Penh ou dans 
la campagne environnante, un groupe de ces 
intéressantes Orientales, à Toeil noir et aux 
longues chevelures, vêtues de costumes aux 
couleurs éclatantes et coiffées de pièces d'étoffe 
nouées autour de la tête à la façon biblique. 

A leur allure, on comprend vite qu'elles pa- 
raissent peu disposées à satisfaire le sentiment 
de curiosité dont elles peuvent être l'objet; du 
plus loin qu'elles aperçoivent la face blanche 
d'un Européen, elles s'empressent de hâter lepas 
vers le logis paternel, où elles restent tant qu'el- 
les ont quelque raison de penser que l'étranger 
n'a pas quitté les abords de la maison. 

L'indigène n'a pas chance de recevoir un meil- 
leur accueil : loin d'essayer, du reste, d'entourer 
la jeune Cambodgienne de ses soins et de ses 



LA JEUNE FILLE. 3 

assiduités, à peine peut-il l'entrevoir, à de très 
rares intervalles, aux fêtes et aux cérémonies 
qui ont lieu à la pagode, à des époques pé- 
riodiques et spécialement prescrites chaque 
année. 

Ce serait une grave erreur de prendre, même 
pour un semblant de vertu, ce qui, en réalité, 
n'est qu'une sorte de sauvagerie résultant d'un 
ordre de choses et d'un état social implanté 
et enraciné dans les habitudes de ces peuples, 
depuis un temps immémorial. A défaut des 
moeurs, la loi s'est, en effet, imposé la mission 
de réglementer Tenfance, et, en particulier, 
l'enfance de la femme. 

Son état est différent, selon qu'on la considère 
avant, pendant, et après l'époque de la nubilité. 

La fille qui n'est pas encore nubile est ran- 
gée dans la catégorie des épouses d'Indra : abu- 
ser de sa jeunesse serait un crime puni des 
peines les plus sévères. Du jour où les premiers 
signes de la nubilité apparaissent, elle devient 
répouse de Rhéa et doit entrer dans l'ombre. 



4 lA JEUNE FILLE. 

Ses parents, à Toccasion de cette cérémonie ^ 
dressent les autels privilégiés des ancêtres, et 
leur offrent des présents, en les informant 
du fait qui s'est accompli : 

t( Notre fille est devenue nubile, elle est 
« entrée dans l'ombre; daignez veiller sur elle^ 
« et veuillez la protéger, » leur disent-ils dans 
leurs prières. 

Ils plantent ensuite devant la porte de la 
maison un jeune bananier, dont les premiers 
fruits sont destinés à la consommation des 
bonzes et bonzesses, ou mangés par la petite 
recluse seule. 

Pendant que la jeune Cambodgienne est 
ainsi retirée dans l'ombre, défense expresse 
lui est faite de sortir de la maison, sous quel- 
que prétexte que ce soit. Ses repas, qu'elle 
prend du lever de Taurore à midi , se com- 
posent de riz , de fruits et autres végétaux , 
en ayant soin de s'abstenir de poisson et 
de chair d'animaux de toute espèce. Le mo- 



LA JEUNE FILLE. 5 

ment choisi pour ses bains suit de quel- 
ques instants le coucher du soleil, alors 
que la clarté du jour est devenue incertaine 
et douteuse, de façon à n'être observée par 
aucun être vivant. La vue de Thomme lui 
est interdite pendant toute la durée de la 
retraite, qui peut être de cinq ou six jours, 
comme elle peut se prolonger pendant plusieurs 
années, selon la richesse ou la position sociale 
plus ou moins élevée de ses parents. 

Une unique circonstance peut interrompre 
cette claustration : c'est Tépoque des éclipses; 
de même que la femme enceinte, la jeune 
fille, après s'être parée de ses plus riches vête- 
ments et de ses plus beaux bijoux, allume 
des baguettes odoriférantes, se rend à la pa- 
gode pour adorer le dieu qui préside à la 
naissance des éclispes, et lui adresse ses priè- 
res et ses vœux; après quoi elle rentre dans 
Vombre. 

La cérémonie de la sortie de Vombre a lieu 
à certains moments déterminés : les premiers 
jours des mois d'avril et mai sont choisis de 



b LA JEUNE FILLE. 

préférence, et les amis, voisins et connaissances 
sont invités, dans ce cas, à festoyer. 

Les bonzes assistent à ces agapes gigan- 
tesques : la jeune fille, après s'être prosternée à 
plusieurs reprises, récite des prières avec eux : 
elle est désormais qualifiée épouse de Rhéa 
pendant le temps qui suit sa nubilité à l'épo- 
que de son mariage, ou jusqu'à vingt-cinq 
ans, si elle reste fille. 

Mariée, elle doit porter les cheveux ras, sacri- 
fice barbare et qui choque singulièrement l'Eu- 
ropéen : ces femmes, la plupart jolies, perdent 
une partie de leurs attraits ainsi dépouillées de 
leurs longues chevelures noires, qui constituent 
un de leurs plus gracieux ornements. 

Quand une Cambodgienne est jeune et jolie, 
et qu'à ces avantages viennent se joindre ceux 
de la fortune et de la naissance, — toutes 
conditions nécessaires et voulues, — elle est 
dès longtemps prédestinée à augmenter le 
nombre des sujets du corps de ballet du roi, 
qui professe pour le théâtre et la chorégraphie 



"^""■wniv^^^p^P^vvBiWisW^BV^iWWPP^i^^Wi 



LA JEUNE FtLLE. 7 

une prédileaion toute particulière. Ces dames, 
ajoutées aux deux cents ou deux cent cinquante 
femmes qui composent le personnel féminin 
de la cour de notre allié Norodon , sont éloi- 
gnées avec soin de tout regard indiscret ou 
jaloux , et occupent des appartements très reti- 
rés dans les vastes bâtiments de la demeure 
royale. Le jour où elles ont cessé de plaire, 
le roi les marie à quelque dignitaire de son 
entourage, alléché par l'espérance d'un crédit 
assuré et la perspective d'une grosse dot •, puis 
il n^'en est plus question. 

L'Européen, le Français surtout, a quelque 
chance d'assister aux fêtes presque continuelles 
données par le souverain ou en son honneur, 
et de juger, de visu, des exercices de son corps 
de ballet. 

Lors de mon premier voyage au Cambodge, 
j'eus non seulement le loisir de recueillir de la 
bouche d'un compatriote, fixé depuis plus de 
quinze ans dans ce pays, les détails qui pré- 
cèdent, mais son obligeante intervention me 



I«^^ 



8 LA JEUNE FILLE. 

permit d'assister à une de ces représentations, 
élevées à la hauteur d^une solennité. 

Dans ces curieux speaacles , véritables exhi- 
bitions de jeunes filles, dont la plus âgée at- 
teint à peine seize ou dix-sept ans , Fart de la 
danse essaye de s'unir et de s'allier à la panto- 
mime, pour le plus grand plaisir des yeux et des 
sens. Les danseuses, aux belles et longues che- 
velures, — signe dîstinctif et apparent de la 
fille nubile, — sont nues jusqu'aux reins, à 
rexception des seins, qui sont cachés sous des 
plaques arrondies d'or ou d'argent, rattachée^ 
aux bras au moyen de cordons de soie de cou- 
leur éclatante. Le reste du costume, toutresplen- 
dissant de pierreries (fausses le plus souvent), 
est tout à la fois brillant et original. La musi- 
que, qui laisse beaucoup à désirer, est loin 
d'être à la hauteur de tout cet ensemble étrange, 
qui, au début, a le don d'exciter vivement la 
curiosité, et finit, au bout d*une demi-heure, par 
produire la lassitude et l'ennui causés par les 
sons discordants d'instrumentistes qui n'ont sur 
l'harmonie que les notions les plus élémentaires. 



LA JEUNE FILLE. 9 

Ces mœurs ainsi façonnées et admises, on 
comprend qu'une bonne fortunt soit chose rare 
dans ces lointains pays. La femme abandonnée 
aurait, du reste, plus d'un moyen de tirer ven- 
geance des fallacieuces assiduités d'un amant 
infidèle. 

Donc, peu ou point d'enfants naturels ; d'au- 
tant mieux que l'esclavage, qui est toujours 
en vigueur au Cambodge , laisse difficilement 
place à ce que nous appelons chez nous la pros- 
titution. 

A quoi bon employer d'artificieuses séduc- 
tions quand, moyennant finances , on peut se 
procurer une esclave jeune et belle? Une 
fille vierge coûte à peu près autant qu'un élé- 
phant bien dressé, c'est-à-dire de huit à neuf 
cents francs ! Ce trafic, que nous nous dispen- 
serons de qualifier, réglementé en janvier 1877 
par des ordonnances royales, n'est malheureu- 
sement pas spécial au Cambodge. 

On a constaté, avec regret, des agissements 
semblables dans notre colonie et de la part d'Eu- 
ropéens qui y résident. 

I. 



10 LA JEUNE FILLE. 



IL 



Les autres peuples qui composent la pres- 
qu'île de rindo-Chine présentent, avec des 
habitudes différentes, des caractères diamétra- 
lement opposés. 

En Annam, à l'exemple des conditions d'exis- 
tence qui régissent la société et les hautes 
sphères politiques, la ruse, l'intrigue et la bas- 
sesse ont voué depuis longtemps l'indigène à 
la dépravation et à la débauche la plus éhontée. 
Un mandarin qui a quelque souci de sa car- 
rière, de son avancement et des avantages qu'il 
peut en tirer, se gardera de considérer comme 
négligeable ce bagage diplomatique, nécessaire 
à tout subtil et adroit courtisan. Ces disposi- 
tions, regardées aujourd'hui comme naturelles, 
se sont infiltrées peu à peu , par suite d'une 
longue pratique, dans les mœurs des habitants, 
et sont devenues comme le signe distinctif 



LA JEUNE FILLE. I 1 

de leur caractère essentiellement sceptique. 

Leur physionomie, quand elle n'est pas froide 
et impénétrable comme celle du sphinx, reflète 
tour à tour la défiance et la crainte, la raillerie 
ou la haine. Tel T esclave, abruti, cherchant à 
s'étourdir, et à peine soucieux des plus vulgaires 
exigences de la vie. 

Couvert de haillons, très souvent dévoré par 
la vermine qu'entretient une longue chevelure 
roulée en chignon derrière la tête, l'Annamite, 
entouré la plupart du temps de toutes sortes 
d'animaux domestiques, au milieu même de 
sa demeure, offre le spectacle le plus sale et 
le plus misérable qui se puisse imaginer. 

La jeune fille, sans toutefois professer au- 
tant de dédain pour les soins de sa propre 
personne, élevée dans la paresse et la fainéan- 
tise, et n'entendant souvent que des conversa- 
tions obscènes, atteint bientôt, de son côté, les 
dernières limites du dépravé et de l'abject. 

Au physique , n'était l'habitude qu'elles ont 
presque toutes, vers l'âge de quatorze ou quinze 



12 LA JEUNE FILLE. 

ans, de s^enlaidir à souhait, en noircissant leurs 
dents, quelques-unes pourraient, à la rigueur, 
espérer le succès dans Part de plaire, dont elles 
paraissent faire une de leurs principales études. 
Leur visage, par suite de cette désastreuse 
opération qu'on appelle se faire les dents, 
perd tout à coup son caractère, le sourire, son 
charme; la bouche, qu'elles ont presque tou- 
jours pleine de bétel, ne présente plus qu'un 
affreux trou noir de l'aspect le plus cho- 
quant et le plus répugnant. 

Les dents noires sont le signe particulier des 
femmes honnêtes : les dents blanches, dit-on, 
impliquent Tidée contraire. 

Si le hasard a départi à la jeune fille quel- 
que beauté, de cette beauté sut generis parti- 
culière à la race, dont Tidéal doit se rappro- 
cher de plus en plus de la figure géométrique 
nommée losange, elle peut espérer se vendre 
quatre ou cinq cents francs : d'autres, moins 
avantagées du côté des charmes, ne trouvent 



f'^mmmmimmmmmmmmmifmmmm'mmfmmmi^mmmmmmmmmmm 



LA JEUNE FILLE. l3 

que très difficilement acquéreurs moyennant 
cent ou cent cinquante francs*. De par son 
contrat d'acquisition, le propriétaire de la 
congàî devra pourvoir à sa nourriture men- 
suelle, lui fournir argent, toilette et bijoux, 
sans compter le casuel, que la congaï trouvera 
moyen de se procurer par ses écarts plus ou 
moins fantaisistes. 

D'aucuns prétendent que si le mariage légi- 
time offre moins d'inconvénients, il ne pré- 
sente guère plus de garanties : aussi la loi 
annamite a-t-elle pourvu à cet état de choses 
en facilitant le divorce, et en multipliant les 
cas de dissolution de mariage par la répudia- 
tion ; elle pousse la rigueur jusqu'à frapper de la 
peine du rotin tout mari qui, par faiblesse 
ou tout autre motif, se refuserait de provoquer 
le divorce, dans certaines hypothèses spéciale- 
ment définies et déterminées. 

Le peuple annamite, aidé en cela par son 
caractère naturellement méditatif et particu- 
lièrement ennemi de toute espèce de travail 



14 LA JEUNE FILLE. 

manuel, aurait une légère teinte de littérature, 
reflet de ses habitudes et de ses mœurs dis- 
solues. 

Comme une fleur par hasard éclose au mi- 
lieu des immondices, certaine poésie, née sur- 
tout de la concision remarquable de la langue, 
se serait prêtée à la confection d'une série de 
strophes satiriques ou sentimentales devenues 
depuis longtemps populaires. 

Au premier faux pas de la jeune Annamite 
dans le sentier étroit de la vertu, au premier 
accroc fait à sa robe d'innocence, ses compagnes 
se réunissent devant sa maison, et lui chan- 
tent une chanson dont le refrain est ainsi 



conçu : 



Elle a laissé tomber la théière de ses mains, 
Et la théière s'est fendue. 



Quand la situation s'est accentuée, et que la 
jeune fille s'est ouvertement livrée au liberti- 
nage et à la prostitution, la poésie, légère et 
gazée tout d'abord, devient plus réaliste : 



LA JEUNE FILLE. l5 

Les filles de Mjrtho 

Ont de beaux sourcils, 

De beaux yeux; 

Quand la lumière est éteinte, 

Elles mangent, en cachette, 

Du potage de cochon. 

Dans le genre sentimental, les strophes 
amoureuses abondent et ne^ manquent pas 
d'un certain souffle poétique : 

Mon bien aimé ! comment pouvez-vous me délaisser I 
Les poissons nagent dans Tétang, 
Les oiseaux gazouillent dans les arbres 
Alors que tout aime dans la nature ! 
Profondément affligée, les larmes coulent de mes yeuxl 
Elles pénètrent le del, 
Elles pénètrent la terre. 
Pénétreront-elles ton cœur ? 

O mon cher amant! mon cœur est rempli d'affliction ! 
 cause des serments que nous nous sommes faits. 
Je ne sais ce que je vais devenir ! 

Depuis notre séparation , ma douleur est cruelle ; 

Les jours, les mois passent ; voilà déjà trois saisons ! 

La pluie et le vent augmentent ma tristesse. 

Mais je garderai toujours la foi jurée. 

Et, quoi qu'il arrive, je te resterai fidèle. 



I 



LES EPOUX. 



§ I. Mariage. 



Les conditions pour contracter mariage, 
«n Annam, sont relatives à Tâge des époux, à 
leur consentement, à celui du chef de la fa- 
mille, et à la parenté et alliance. 

L^âge est de quatorze ans pour les filles et 
de seize ans pour les garçons. 

La coutume de fiancer les enfants dans le 
sein de leur mère, est fréquente dans le nord 
de ce pays : les parents échangent , en ce cas, 
avec leur promesse, un gage de reconnais- 
sance. 

L'union dépend uniquement du chef de la 
famille : il y figure, à titre de maître du ma- 
riage (chu-hou) . Ce chef est-il une femme , 
Tautre famille devra également choisir une 



l8 LES ÉPOUX. 

femme pour remplir, de son côté, le rôle de 
maîtresse du mariage. 

Ces conditions remplies, les père et mère du 
jeune homme , après avoir jeté leurs vues sur 
une jeune fille , s'informent de la date de sa 
naissance, de son honorabilité, et recherchent 
s'il y a eu dans la maison des infirmes, des lé- 
preux, des condamnés à des peines criminelles. 

Satisfaits sur ces points , les sorts sont con- 
sultés pour savoir s'ils se montreront favora- 
bles à Punion projetée. L'Annamite consulte les 
sorts au moyen de la racine courbe de bambou 
fendue en deux parties égales : on rapproche 
ces deux parties, puis on les laisse tomber; 
elles se séparent, et la façon dont les nœuds de 
chaque moitié sont placés respectivement est 
un pronostic favorable ou défavorable. 

Les sorts se consultent encore de la manière 
suivante : on prend une certaine quantité de 
petites baguettes sur lesquelles sont écrites 
des prédictions que Ton jette au hasard; si leur 
position fortuite correspond aux lignes indi- 



MARIAGE. 1 9 

quées dans les livres des bonzes , c'est un sort 
heureux. Ces consultations des sorts se font gé- 
néralement aux pieds des autels de la Pagode, 
devant Timage de Boudha. 

Les sorts reconnus favorables, les parents 
du jeune homme s'adressent à un Annamite 
du village, notable de bonne vie et mœurs, qui 
prend pour la circonstance le nom à! entremet- 
teur. Son rôle consiste à se rendre chez les pa- 
rents de la jeune fille pour savoir s'ils verraient 
avec plaisir une alliance se former avec la fa- 
mille qui l'a chargé des fonctions d'intermé- 
diaire. 

Quand, après différentes visites de ce de rnier, 
chacun est tombé d'accord , on écrit un projet 
d'acte de mariage, et, selon les coutumes tra- 
ditionnelles, il est procédé aux cérémonies des 
fiançailles. 

A dater de ce moment , les réglementations 
hiérarchiques s'effacent , les privilèges sociaux 
disparaissent; l'Annamite peut impunément 
se parer de longues robes, de couleurs variées 



20 LES EPOUX. 

et brillantes, voir même faire usage des somp- 
tueux et larges parasols réservés aux seuls 
mandarins. 

Au jour convenu, Tentremetteur (mai-dong) 
et les témoins, accompagnés du père et de la 
mère du futur, se rendent avec des présents 
en la demeure de la fiancée pour accomplir 
ce que Ton appelle le premier rite. 

Ces présents consistent en un grand pla- 
teau incrusté de nacre, sur lequel sont disposés 
des feuilles de bétel, de la noix d^arec, une 
tasse de riz , et un flacon de vin : le tout pré- 
paré par un vieillard heureux dont la femme 
est encore vivante, et qui ait des enfants des 
deux sexes. 

Quand le cortège est parvenu à la maison de 
la jeune fille, le père de cette dernière se pros- 
terne quatre fois devant ses ancêtres en leur 
donnant avis, par la récitation d^une formule 
spéciale, du mariage qui va s^accomplir. Il 
fait des libations de vin, après quoi les deux 
familles sont engagées l'une vis-à-vis de l'autre. 



MARIAGE. 2 1 

L'un des fiancés venant à mourir à ce. mo- 
ment, l'autre serait obligé de porter son deuil. 

Le second rite du mariage est appelé rite 
de la demande. 

De nouveaux présents sont préparés à cet 
effet, consistant en boucles d'oreilles en or, 
une paire de bracelets en or, quatre rouleaux 
de soie de couleurs blanche, violette, verte et 
rouge avec dessins multicolores, et un porc 
entièrement noir. 

Les femmes enceintes, les personnes en 
deuil et les bonzes ne doivent en aucune façon 
assister à ces préparatifs. 

Le cortège, précédé de lanternes, se dirige 
à nouveau vers la maison de la Jeune fille. 
En tête marche le futur gendre accompagné 
de ses deux garçons d'honneur, après eux 
viennent le mai-dong, le père du marié, et des 
assistants en nombre pair; ensuite, séparés 
de ces derniers par les porteurs de présents, 
la mère du fiancé, des assistants en nombre 
pair, et enfin la femme du mai-dong. 

Ces personnes sont reçues dans la demeure 



22 LES EPOUX. 

de la future par un parent, qui les invite à en- 
trer et leur offre le bétel. On allume des bou- 
gies de cire rouge, puis le fiancé se prosterne i 
quatre fois devant Timage des ancêtres, et fait 
part solennellement à toute l'assistance du 
consentement et de Taccord des deux familles 
sur le mariage projeté. 

Le troisième et dernier rite est celui du ma- 
riage, ou cérémonie civile. 

Cette cérémonie est la plus importante. 

Après avoir versé du vin dans deux coupes 
destinées aux libations, un vieillard prononce 
Tin vocation au Génie des fils Rouges, appelle 
ses faveurs sur les nouveaux époux, et fait le 
vœu que leur union dure cent ans. 

La femme, prenant alors une des deux cou- 
pes, la présente à son mari en lui disant : 

Buvons ce vin, pour que notre union dure cent ans. 
En tout je dois vous obéir, et n'oserai jamais vous con- 
tredire. 

A quoi le mari répond, après avoir bu, et en 
présentant l'autre coupe à sa femme : 



T^r^Fommmmi^K^mmmammmmmmi 



MARIAGE. 23 

Bois ce vin; je fais le vœu que notre union dure cent 
ans. Tu dois obéir à mon père et à ma mère, vivre en 
bonne intelligence avec mes parents , m'être fidèle en 
toutes choses et ne jamais me tromper. 

Ce rite est aussi appelé sacrifice au vieillard 
des fils Rouges. 

En même temps que ces mariages de pre- 
mier rang, caractérisés par la pratique d'une 
série de cérémonies religieuses ayant quelque 
analogie avec la confarréation romaine, la loi 
reconnaît les mariages dits de second rang, 
dont le but est, à défaut d'enfants issus de la 
femme légitime, d'assurer la perpétuité de la 
race et des sacrifices. 

Ils se font la plupart du temps sans formali- 
tés; épouser une femme de second rang se dit, 
en effet, mai-thiep; à proprement parler, c'est 
l'acquisition d'une concubine. 

Au point de vue de la paternité et de la fi- 
liation, ces seconds mariages ont une réelle 
importance, car ils confèrent aux enfants qui 
en sont issus les mêmes droits qu'aux enfants 



t 



24 LES ÉPOUX. 

de la première femme. Tous les enfants, en 
effet, en Extrême-Orient, sont légitimes, et on 
ignore jusqu'au nom de ce que nous appelons 
chez nous enfants naturels. Le partage des 
biens a lieu entre ceux de la première et de la 
seconde femme par portions égales. La condi- 
tion de ces femmes de catégories différentes 
seule varie. 

L'épouse légitime marche l'égale du mari : 
elle ne peut être répudiée, ainsi que nous le 
verrons plus loin, que dans certains cas et sous 
certaines conditions expressément définis, 
comme aussi elle est toujours, de la part du 
mari, l'objet de plus de soins et de sollicitude. 

L'épouse de second rang, au contraire, n'est 
qu'une personne de mince importance et dont 
la position est inférieure, sans toutefois qu'on 
puisse la confondre avec les servantes à gages 
appelées congaïs; aimée, Tépoux la tolère; 
haïe, il la congédie. 

Les mœurs, sur ce point, affectent un carac- 
tère quasi patriarcal qui s'est successivement 
transmis à travers les âges, et qu'il est à hon* 



DIVORCE. 25 

neur de conserver dans toute sa rigueur et sa 
netteté. 



§11. — DivoRce. 



Les causes de dissolution du mariage sont : 
la mort de l'un des époux, l'absence du 
mari pendant plus de trois années, le consen- 
tement mutuel, la fuite de la femme du do- 
micile conjugal, et enfin le divorce ou répu- 
diation de répouse. 

La loi traitant de la dissolution du mariage 
par le divorce, énumère successivement les sept 
cas suivants : la stérilité, l'adultère, le manque de 
piété filiale envers le père ou la mère du mari , 
le bavardage, le vol, la jalousie et les infirmités. 

Le divorce est obligatoire dans ces sept hy- 
pothèses, et le mari qui ne le provoquerait pas 
serait passible de la peine de quatre-vingts 
coups (de rotin). 

Un mari qui divorcerait d'avec sa femme lé- 



- 1 



26 LES ÉPOUX. 

gitime uniquement par caprice, et quand il n'a 
aucun reproche à lui faire, ni pour sa con- 
duite , ni au sujet des relations qu'il a avec elle , 
serait puni de quatre-vingts coups. 

Deux époux dont les caractères ne sympa- 
thisent pas ensemble, peuvent convenir de di- 
vorcer; ils ne seront, pour ce fait, passibles 
d'aucune peine. 

Si le mari ne veut pas le divorce, mais que 
sa femme, le désirant , abandonne la demeure 
conjugale, elle sera punie de cent coups et ren- 
due à son mari, qui pourra la vendre ou la 
marier à autrui, à son gré. Le seul allégement 
que Ton peut accorder dans ce cas à la femme, 
est de l'autoriser à garder ses vêtements pen- 
dant la bastonnade. 

La femme qui aurait ainsi abandonné la 
maison conjugale et pris un* autre mari, serait 
condamnée à la strangulation. 

Une femme dont le mari est absent depuis 
plus de trois ans, et qui quitte sa maison 
sans en rendre compte au mandarin, recevra 
quatre-vingts coups. 



DIVORCE. 27 

Si elle contracte un nouveau mariage sans 
en prévenir Tautorité, la peine sera de cent 
coups; cette peine sera diminuée de deux de- 
grés s'il s'agit d'une concubine. 

La personne qui aura caché chez elle une 
femme , une concubine ou une esclave fugitive, 
sera coupable au même degré qu'elle. 

Il en sera de même pour la personne qui 
aura connaissance du mariage illégal contracté 
par une femme ou concubine qui a quitté la 
maison conjugale. 

La personne qui a reçu chez elle une épouse 
en fuite, ignorant sa condition, ne sera pas 
poursuivie. 

Si un fiancé laisse écouler cinq années entiè- 
res sans contracter mariage avec sa future, ou 
si un mari abandonne sa femme (soit en quittant 
le pays, soit autrement) sans donner de ses nou- 
velles, il sera permis à la prétendue ou à l'é- 
pouse d'exposer sa situation au mandarin, qui 
lui donnera un certificat à l'aide duquel elle 
pourra légalement prendre un nouvel époux, 
et les cadeaux de noces ne seront pas rendus. 



28 LES ÉPOUX. 

Telle est, en substance, Téconomie de la loi 
annamite au point de vue du mariage et du 
divorce. 

Ces règles, comme toutes celles qui régissent 
TAnnam, y ont été importées depuis longues 
années par le peuple chinois; elles ont 
traversé les temps et les âges, mélangées à 
une foule de pratiques et de coutumes aussi 
superstitieuses que populaires, et les Anna- 
mites ne tentent rien pour les modifier. 

Ils ont d'ailleurs d'autre soins et d'autres 
soucis. 

De même que les lois, les mœurs, comme 
il convient à un État asiatique gouverné par 
un despote, ont peu changé. 

Aussi voyons-nous ce qui suit : abruti par 
la servitude, TAnnamite s'est fait à la misère 
et s'est, peu à peu, détaché des plus vulgaires 
exigences de la vie. Il ne cultive même pas 
son sol. Pourvu qu'il ne travaille pas, qu'il 
s'adonne à la débauche, qu'il fume l'opium et 
qu'il se livre à sa passion dominante, le jeu, 



1 



DIVORCE. 29 

il se montre satisfait dé sa situation, et pré- 
fère cette misère indolente et paresseuse à 
Texercice d'un travail quelconque qui lui don- 
nerait le bien-être. 
— Il n'est pas seul coupable. — 
De par. les règlements, le commerce avec 
l'extérieur lui étant interdit, il n'a aucun intérêt 
à se livrer avec ardeur à la culture, qui lui 
coûterait trop de fatigues ; aussi, ne produit-il 
que la quantité de céréales nécessaire à sa 
propre consommation et à celle de sa famille ; 
avec d'autant plus de raison, que les manda- 
rins le dépouilleraient bien vite de son su- 
perflu. 

C'est pour des motifs analogues que l'in- 
dustrie et le commerce végètent dans ce pays. 

D'un autre côté, la justice n'est que le ré- 
gime de l'arbitraire, les fonctionnaires ne se 
faisant aucun scrupule d'escamoter la loi. La 
propriété est, en outre, fort mal divisée; une 
grande partie de la population est presque sans 

asile : les taxes personnelles, les corvées, l'im- 

2. 



3o LES ÉPOUX. 

pôt fonder ne sont qu'une source d'innom- 
brables exactions et de concussions qui n'ont 
pas de bornes. 

Dans Tordre politique, et pour ajouter encore 
à ce pillage organisé, nous trouvons à la tête 
de ce pays sept ou huit personnages qui se 
chargent, à ce qu'il paraît, de mettre la dernière 
main à cette œuvre de spoliation. Au-dessus 
d'eux existe un conseil privé, avec les mem- 
bres duquel ils partagent leurs innombrables 
profits et pots-de-vin. Quand ils sont pris en 
flagrant délit de vol, le roi leur fait trancher 
la tête, et s'empare de leurs biens. 

C'est ainsi qu'on a pu écrire, que le roi était 
le voleur en chef de ses États. 

Ce pays de l'Annam est donc mûr pour un 
protectorat français. De la façon dont il sera 
organisé dépend peut-être l'avenir de la France 
coloniale dans l'Indo-Chine. 

Ce qu'il faut avant tout, surtout, c'est l'unité 
de vue et de direction, sans laquelle nos efforts 



y 



VEUVAGE. . 3 1 

seront stériles et profiteront aux seuls étran- 
gers. 

Quoi qu'il en soit de ces considérations, 
disons que la nature humaine demeure par- 
tout la même, aussi bien dans le temps que 
dans l'espace, qu'en Orient comme en Occi- 
dent, en France comme en Annam, les ma- 
nières, les mœurs et les institutions seules 
varient. 



§ III. — Veuvage. 



La femme chinoise qui perd son mari peut 
se remarier, mais celle qui se voue à un veu- 
vage éternel est honorée de façon marquée ; 
souvent, les mandarins lui décernent les hon- 
neurs d'une tablette avec inscription, ou lui 
font élever une colonne. 

En 1876, un décret parut dans la Galette 
de Pékin, accordant une tablette d'honneur. 



32 LES ÉPOUX. 

à la mémoire de la femme d'un mandarin, 
qui s^'étaît empoisonnée en apprenant la nou- 
velle de la mort de son mari. 

En 1 880, deux veuves se sont suiddées à 
Fou-tcheou, devant plusieurs milliers de spec- 
tateurs. 

Le récit d'un de ces suicides est ainsi rap- 
porté, dans le Daily press, journal de Hong- 
Kong: 

« Je rencontrai, il y a quelques jours, ra- 
conte un témoin oculaire, une procession chi- 
noise qui passait à travers le quartier étranger, 
escortant une jeune dame habillée en écarlate 
et or, dans une chaise à porteurs richanent 
décorée. Je demandai Tobjet de cette prome- 
nade; j'^aj^ris que la dame Pavait faite pour 
inviter le public à aller lavoir se pendre, 
ayant pris cette résolution à cause de la mort 
de sonmari, qui l'avait laissée sans enfants. Les 
auteurs de ses jours, ainsi que ceux de son 
feumari, étant tous morts, elle était restée sans 



VEUVAGE. 33 

aucun de ces chers liens de famille qui ratta- 
chaient à la terre, et elle espérait, en sacrifiant 
sa vie, obtenir le bonheur éternel et se réunir 
avec son époux dans Tautre monde. 

« Profitant de Tinvitation générale, je meren- 
dis avec un ami, le jour fixé, au lieu indiqué- 
A peine étions-nous arrivés, que nous vîmes 
paraître la même procession sortant de la 
pagode du village où habitait la veuve, et se 
dirigeant vers la potence élevée dans un champ 
voisin et entourée de plusieurs centaines d'in- 
digènes des deux sexes : les dames, vêtues de 
leurs plus beaux costumes, étaient très nom- 
breuses. Mon ami et moi ayant obtenu, par 
considération pour notre qualité d'étrangers, 
un banc qui était placé à peu de mètres de l'é- 
chafaud, nous pouvions tout voir parfaitement. 

a La procession étant arrivée au pied de 
réchafaud, la dame y monta, aidée par un 
domestique, et, après avoir salué la foule, 
prit part, avec quelques parentes, à un repas 
préparé sur une table placée sur Téchafaud, 
et elle sembla manger avec beaucoup d'appétit. 



34 LES ÉPOUX. 

Après , on mit debout sur la table un petit 
enfant, qu^elle caressa et orna avec un collier 
porté par elle-même. Elle prit ensuite une 
belle corbeille contenant du riz, des herbes et 
4es fleurs, et, tout en les parsemant sur le 
public , elle prononça un discours pour le re- 
mercier de son assistance et pour expliquer 
les raisons qui Pavaient portée à l'acte qu'elle 
allait exécuter. Sur cela, une détonation de 
trois coups de bombarde annonça que le mo- 
ment était arrivé pour la représentation de la 
dernière scène de son existence. Mais l'absence 
d'un frère, à qui ce spectacle répugnait, ayant 
été observée, un retard eut lieu. 

<c En attendant qu'il vienne, je vais décrire 
l'instrument du suicide. Deux poteaux droits 
placés aux deux côtés de Téchafaud, surmontés 
d'un fort bambou horizontal, formaient la po- 
tence. Une corde rouge ayant un nœud coulant 
pendait du centre du bambou : la double corde 
était passée dans un petit anneau que couvrait 
un mouchoir de soie rouge : une tente sur- 
montait tout l'échafaud. 



iw^pw" 



VEUVAGE. 35 

« Le frère manquant ayant été persuadé de 
paraître, il arriva enlSn, et la veuve monta tout 
de suite sur une chaise placée sous le nœud 
coulant, et, afin de s^assurer si tout était bien 
disposé , elle mit sans hésiter sa tête dans le 
nœud, puis Ten ressortit, dit adieu pour la der- 
nière fois à ses speaateurs pleins d^admiration, 
reçut les embrassements suprêmes de ses pa- 
rents et amies, et jeta le mouchoir rouge sur 
sa tête. La chaise qui la supportait allait déjà 
être enlevée, quand plusieurs voix d'entre la 
foule lui crièrent qu'elle avait oublié de 
descendre Panneau qui devait serrer la corde 
autour de son cou. Elle remercia avec un 
sourire, mit Panneau bien à sa place, et puis, 
demandant avec un signe qu'on lui enlevât la 
chaise, elle fut laissée suspendue en Pair... 
suicidée. Encore, avec un extraordinaire sang- 
froid, elle joignit ses mains fermées et les mit en 
avant, continuant à saluerainsi le public à la ma- 
nière chinoise, jusqu'à ce que les convulsions 
de la strangulation séparèrent les mains et 
firent tomber les bras. Elle était morte. 



«■Ba^HniBM«vww«WB»MMiww^w»w-<«i^a«iipi 



36 LES ÉPOUX. 

a On laissa le corps suspendu pendant une 
demi-heure, et il fut ensuite descendu par les 
domestiques. L'un d'eux s'empara de la corde 
et voulut la couper pour en garder un morceau. 
Un débat s'ensuivit, et j'en profitai pour m'at- 
tacher à la chaise dans laquelle le cadavre allait 
être porté à la pagode ; je désirais m'assurer 
si la veuve était réellement morte. 

« Aussitôt arrivé à la pagode, le cadavre fut 
étendu sur un lit (couch) et on ôta le mouchoir 
qui couvrait sa figure, sur laquelle se vit l'em- 
preinte irrécusable de la mort. 

« Ce suicide est le troisième cas de ce genre 
depuis vingt jours. Les autorités ne peuvent 
pas les empêcher, et un monument ne manque 
jamais d'être élevé à la mémoire de la fidèle 
veuve. » 



-09<X>S>0- 



MERE ET ENFANT. 



O Vénus, ô mère de l'amour, 



Dès le premier beau jour que ton astre ramène. 
Les zéphyrs font sentir leur amoureuse haleine, 
La terre orne son sein de brillantes couleurs, 
Et Tair est parfumé du doux esprit des fleurs, 
On entend les oiseaux, frappés de ta puissance. 
Par mille sons lascifs célébrer ta présence; 
Pour la belle génisse, on voit le fier taureau, 
Ou bondir dans la plaine, ou traverser les eaux. 
Enfin, les habitants des bois et des montagnes, 
Des fleuves et des mers, et des vertes campagnes, 
Brûlant à ton aspect, d'amour et de désir. 
S'engagent à peupler par l'attrait du plaisir; 
Tant on aime à te suivre, et ce charmant empire. 
Que donne la beauté sur tout ce qui respire. 

Lucrèce, De natura rerum, i«' chant. 



I. 



Les dieux de Lucrèce ont été chassés de TO- 

lympe, et la bienfaisante Vénus ne féconde plus 

la terre : ce n'est plus par elle que les êtres 

3 



38 MÈRE ET ENFANT. 

sont conçus et ouvrent leurs yeux naissants à 
la lumière. 

La science, fille de cette foi nouvelle qu'on 
appelle l'incrédulité, après avoir déclaré la 
guerre aux fétiches et aux idoles du vieux 
monde, semble les avoir définitivement vaincus. 
Grâce à la destruction de l'incompréhensible 
et du mystérieux, l'humanité est entrée dans 
rère de l'indépendance et de la raison. 

Avec l'aide de la critique scientifique , on dé- 
montre aujourd'hui que certains phénomènes 
autrefois attribués à tort à la puissance divine, 
ne sont que les résultats d'un concours de cir- 
constances extérieures rentrant dans le domaine 
du monde physique. 

Les climats chauds en particulier exercent 
sur les êtres organisés une action non moins 
constante que secrète, qu'on ne saurait con- 
tester. 

Dans les contrées, comme l'Indo-Chine, où 
l'élévation de la température vient s'unir â 
une grande humidité, la reproduction de l'in- 



MÈRE ET ENFANT. 89 

dividu est d'autant plus active, que la lumière 
est plus intense, la chaleur plus intolérable. 

L'influence de ces divers agents, jointe à celle 
de courants magnétiques puissants, augmente 
dans des proportions considérables le nombre 
et la taille des divers animaux et donne nais- 
sance, dans leur organisme, à des formes aussi 
étranges que variées. Les espèces herbacées du 
règne végétal affectent, dans ces pays, les di- 
mensions arborescentes ; là , où dans nos ma- 
rais ne croissent que de chétifs roseaux, se 
dressent de tous côtés des forêts de bambous. 

« Il y a des pays où la nature a tout fait, a 
« écrit Montesquieu : le peuple s'y mukiplie , 
« et les famines le détruisent ; c'est le cas où 
« se trouve la Chine : le père y vend ses filles 
(c et y expose ses enfants. Les mêmes causes 
a opèrent au Tonkin les mêmes effets. » 

Ces considérations sur la Chine et le Tonkin 
peuvent s'appliquer avec une égale justesse aux 
diverses races qui peuplent la partie méridio- 



40 MÈRE ET ENFANT. 

nale de la presqu'île arrosée par les affluents 
du Mé-Kong. 

Les indigènes y regorgent : aussi, peu ou 
point de lois, en vue d'accroître la population 
et de favoriser la propagation de l'espèce. 

En revanche , la crainte des Orientaux pour 
les jours fastes et néfastes se manifeste plus 
superstitieuse encore dans l'observation des 
présages qui précèdent, accompagnent ou sui- 
vent répoque de la maternité. 



II. 



Les Célestes n'admettant que très rarement 
les Européens dans leur intérieur, et se mon- 
trant particulièrement réservés à l'endroit de 
leurs usages intimes, il serait assez difficile de 
parler des Chinoises, si la vie en plein air, et 
pour ainsi dire au grand jour des femmes an- 
namites n'offrait avec l'existence de ces der- 
nières certaines analogies. 



9^mmKfi^mmm^fmmmmmmm^imamffZ;mif^ft 



MÈRE ET ENFANT. 4I 

Ces femmes, aussitôt leur état de grossesse 
constaté, n'ont qu'un désir, qu'une préoccupa- 
tion, rechercher le sexe de Penfant qu'elles por- 
tent dans leur sein. On y parvient, d'après d'an- 
ciens livres chinois, au moyen de baguettes 
cueillies sur un jeune bambousier auxquelles on 
adapte les pattes d'un coq ou d'une poule of- 
ferte en sacrifice. Ces baguettes se fixent aux 
murs de la maison, et à certains signes caracté- 
ristiques et déterminés l'enfant se trouve être 
mâle ou femelle. 

Dès les premières douleurs, on adresse des 
invocations aux déesses accoucheuses ; ce sont 
les douze heures du jour et de la nuit, pendant 
lesquelles l'enfantement est possible. Un feu 
ardent brûle dans l'appartement et sous le lit 
de celle qui va devenir mère, non, comme on 
l'a dit justement, pour la purifier, mais à cause 
du grand refroidissement qui suit ordinairement 
les couches. Laissées la plupart du temps aux 
seuls efforts de la nature, elles se font à l'aide 
de sages-femmes et sans le concours de mé- 
decins. 



42 MÈRE ET ENFANT. 

Les manœuvres externes s'emploient exclu- 
sivement dans les circonstances critiques. Des 
honneurs sont rendus au dieu de la méde- 
cine , en brûlant à son intention des baguettes 
odoriférentes : la malade prend ensuite des po- 
tions préparées avec des racines d^une malvacée 
quelconque, et autres plantes salutaires des ré- 
gions équatoriales; la sage-femme récite des 
prières, et la délivrance survenant, on l'attribue 
à leur influence autant qu'à la vertu des médi- 
caments. 

L'accou chée est ensuite étendue sur le ven- 
tre, soumise à des fumigations, et les linges 
et efifets mis hors d^usage sont détruits ou 
abandonnés. 

On place un bambou allumé devant la porte 
de la maison; le nouveau-né est-il un garçon, 
la flamme se tourne vers l'intérieur ; — est-ce 
une fille, vers Textérieur. 

La condition inférieure de la femme est con- 
sacrée mieux encore par la maxime suivante, 
du Livre de la Sagesse (Chi-King) : 



^ff^^f^m^saa^^mmmmmmmmmmmmmitiim 



MÈRE ET ENFANT. 43 

« Il naît iin fils : . 

« Il est posé sur un lit, et enveloppé d'étoffes 

« brillantes. On lui donne un demi- sceptre. 

« On revêt d'étoffes rouges les parties infé- 

(c rieures de son corps. Le maître, le chef, le 

a souverain est né, on lui doit Tempire. 

« Il naît une fille : 

« On la pose à terre, on l'enveloppe de lan- 
ce ges communs : on met auprès d'elle une 
« toile (emblème du tissage de la toile, princi- 
« pale occupation des femmes). Il n'y a en elle 
« ni bien ni mal. Qu'elle apprenne comment 
« se prépare le vin, se cuisent les aliments : 
« voilà ce qu'elle doit savoir. Surtout, il faut 
« qu'elle s'efforce de n'être pas à charge à ses 
« parents. » 

Le bambou incandescent servirait aussi à 
éloigner les femmes dont les couches ont été 
laborieuses, ou qui ont contracté des maladies 
à la suite de l'enfantement. D'après la même 
version, les femmes stériles, celles qui se sont 
crues enceintes ne l'étant point, et en général 



■V 



44 MÈRE ET ENFANT. 

toutes celles qui pleurent la perte d'un enfant 
mort en bas âge, doivent se tenir à distance, 
et se garder de séjourner dans le voisinage. 
Cette défense est de vingt jours environ, 
temps après lequel l'accouchée quitte l'appar- 
tement. 

Quand plusieurs bâtons parfumés se dressent 
ainsi devant la porte des maisons, se consu- 
mant tous à la fois, avec un mince filet de 
fumée odorante, ces plantations bizarres ont 
pour but de conjurer le sort et de chasser le 
mauvais esprit. 



III. 



Ces détails sur la mère ne doivent pas nous 

faire négliger le nouveau-né. 
Les premiers cris de lenfant, ses pleurs 

indiquent le parfait état du cerveau, du cœur 

et des poumons, — ce trépied de la vie, — et 

affirment sa vitalité. La sage-femme, après des 



mgm^mmmÊmmmm 



MÈRE ET ENFANT. 4b 

sacrifices aux douze accoucheuses, s'occupe 
exclusivement de sa petite personne. 

Autrefois, quand les parents tenaient un 
rang élevé dans la société ou jouissaient d^une 
certaine fortune, la naissance donnait lieu à 
d'originales et intéressantes cérémonies . 

Celles-ci méritent d'être rapportées. 

Elles avaient lieu fréquemment, du temps de 
Tu-Duc, alors que ce prince n'était pas encore 
devenu le roi dissimulé, corrompu et cruel que 
l'on sait, et avant la période de décadence et 
de sénilité dans laquelle est entré le royaume 
d'Annam. 

L'Annamite de nos jours, débris d'une so- 
ciété qui n'existe plus, épave échouée d'un 
grand navire près de disparaître corps et 
biens, ne ressemble en rien à l'Annamite 
qu'on nous représentait il y a une quarantaine 
d'années. Doux et timide, s'il avait peu d'in- 
vention dans l'esprit, son imagination était 
vive et poétique. Il se complaisait aux récits 

dramatiques ou romanesques, et l'on cite d'eux 

3. 



46 MÈRE ET ENFANT* 

des légende touchantes^ pldnœ de grâce et 
de mélancolie, poésies et chams populaires, 
contenus dans un poème célèbre appelé Luc- 
Van-Tien, 

L'^orgueil de la science, le respect pour les 
lettrés a de tout temps donné à ces peuples 
le dédain et le dégoût du métier des annfô. 
^éloquence, en particulier, avait le don de 
leur plaire et de les toucher au delà de toute 
expression. 

Pour donner à Tenfant qui venait de naître 
une parole éloquente et mesurée^ « apanage et 
principal moyen d'action de Thomme qm a 
besoin, dans la vie, d'^entraîner les esprits et 
les cœurs, » les parents s^'assemblaient, un jour, 
au pied de Tautel des aïeux* 

En présence des parents et amis invités 
pour la circonstance, le chef de la famille 
prenait le nouveau-né dans ses bras, et après 
lui avoir introduit dans la bouche quelques 
gouttes d 'un bienfaisant élixir, il prononçait à 
haute voix ces paroles : 



MÈRE ET ENFANT, 47 

Que tes lèvres s'entr'ouvent, et que tcm langage 
Soit semblable au paifiim de la fleur, 
£t aux douces émanations de Tencens. 

Que tes discours soient toujours mesurés 
Comme le Tam (mesure du pays) . 
Et puisses-tu, ainâ, te fsdre chérir des 
Mandarins et adorer du peuple. 

Un mois après la naissance de Tenfant, on 

célèbre une fête de famille : le nouveau-né est 

• 

richement habillé, et après lui avoir rasé la 
tête , le père lui confère le nom de lait ( ju 
ming). C'est ordinairement le nom d'une vertu, 
le plus souvent d'une fleur : quelquefois le 
numéro 1,2, 3, 4, selon qu'il est le premier, 
le second, le troisième ou le quatrième fils. 

Au bout d'un an a lieu l'épreuve des jouets : 
le jouet, choisi de préférence par l'enfant, dé- 
note ses goûts et dispositions futures. 

Le salaire de la sage-fenune varie selon les 
pays et la fortune des gens qui réclament ses 
services. Les pauvres lui donnent du riz, des 
poulets, à moins qu'ils ne préfèrent la pa3^er en 



48 MÈRE ET ENFANT. 

argent. L'accouchement d'un garçon ne dé- 
passe pas une piastre (quatre francs soixante- 
dix centimes environ de notre monnaie), celui 
d'une fille soixante cents, c'est-à-dire trois 
francs. Les offrandes des sacrifices peuvent 
également servir à sa rémunération. Une An- 
namite, après ses couches, tient à honneur de 
faire couler beaucoup de vin, de sacrifier beau- 
coup de victimes, et doit avoir les mains pleines 
de présents : rendre de nombreux hommages 
aux douze déesses, prouve sa reconnaissance 
pour les bienfaits reçus, et lui fait espérer d^en 
obtenir d'autres dans l'avenir. 

Les femmes nourissent à la mamelle les filles 
pendant trois ou quatre ans, les garçons quel- 
quefois plus longtemps encore ; après quoi elles 
les gavent de riz et de fruits, comme les vo- 
lailles et les animaux de leur basse-cour. 

Ces enfants, sans distinction de sexe, sont 
complètement nus et portés à cheval sur la 
hanche. Une simple ficelle à laquelle pend un 
petit morceau d'étoffe, destiné à cacher les 
parties sexuelles, entoure leurs reins. La tête 



MÈRE ET ENFANT. 49 

est rasée et Tovale du visage souvent gracieux. 
Les pommettes s'élargissant avec Page, il en 
résulte que leurs traits, jusque-là ouverts et 
enjoués, changent tout à coup d'expression. 

Les indigènes paraissent aimer beaucoup 
leurs enfants, ce qui ne les empêche pas de 
s'en séparer pour des motifs plus ou moins 
futiles. Les prétextes généralement mis en 
avant, misère, maladies, gêne qui en résulte, 
ne varient pas et abondent à l'infini. Une fa- 
mille aisée pourvoit à la nourriture, à l'en- 
tretien et aux dififérents besoins de ces aban- 
donnés. Les filles sont élevées, de préférence, 
par une femme sans enfants, à laquelle on 
donne le nom de mère adoptive. L'âge de la 
nubilité arrivé, leur valeur s'en accroît d'autant 
plus que leurs attraits offrent davantage de 
séduction, soit au futur époux, soit à celui 
qui désire faire l'acquisition d'une concubine. 
S'il s'agit d'un garçon, les parents payent éga- 
lement une somme d'argent pour les soins qui 
lui ont été donnés depuis sa naissance. 



bo MÈRE ET ENFANT. 



IV. 



La mère a une tendresse particulière pour 
le nouveau-né, chétif ou difforme. Embrassé, 
non avec les lèvres, mais à la manière chinoise, 
avec le nez, comme on ferait en aspirant un 
parfum, le petit être ne s'en trouve que plus 
dorloté, choyé et caressé. 

La difformité est le fait d'esprits malfaisants 
dont il faut, sans "désemparer, combattre Tin- 
fluence pernicieuse. Un des moyens employés 
pour arriver à ce résultat consiste à délaisser 
l'enfant dans un endroit écarté, qu'une tierce 
personne dans la confidence rapporte quelques 
instants après à la maison. 

On peut aussi simuler une vente au Génie du 
foyer. 

La douleur de la mère se montre plus vive 
encore, à la suite de l'accouchement d'un en- 
fant mort-né. 

L'importance que les Orienteaux attachent 



^ 



MÈRE ET ENFANT. 5l 

à la paternité n'a d'égale que la crainte de ce 
malheur, quUls considèrent comme contagieux. 
La jeune mariée fuit avec soin la compagnie 
d'une femme qui a déjà fait plusieurs fausses 
couches : enceinte*, elle évite dans la conversa- 
tion toute allusion ayant rapport à ce sujet et 
tout propos rappelant, de près ou de loin, cette 
fâcheuse circonstance. A-t-elle une délivrance 
laborieuse, le nouveau-né meurt-il en venant 
au monde, c'est la preuve que le mauvais 
esprit s'attache à elle et à sa descendance. 
Dans ce cas, on fait du corps de l'enfant plu- 
sieurs morceaux, que l'on enterre séparément, 
de manière à dérouter le démon de la mort^ et 
à lui faire perdre la trace de l'infortunée qu'il a 
ainsi frappée. 

Il est d'usage, en Cochinchine, de lacérer 
les vêtements qui ont servi à la mère et de les 
jeter sur la voie publique : portés par quelque 
mendiante, l'esprit hante cette dernière et 
s'attache à elle et aux siens. 

Les indigènes recourent aussi, non sans 
succès, dit-on, aux sortilèges et aux pratiques 



52 MÈRE ET ENFANT. 

des sorciers. Beaucoup de ces derniers vendent 
des charmes, font des conjurations et des exor- 
cismes, sont diseurs de bonne aventure, jon- 
gleurs et saltimbanques. La plupart mènent 

une existence errante, tiennent le pays par 
petites bandes, allant de maison en maison, et 
affluent dans les marchés et autres lieux publics. 
L'exorcisme comprend toute une série 
d'invocations pressantes et répétées. Le sor- 
cier ordonne au démon de ne plus tourmen- 
ter à l'avenir la femme exorcisée, et l'adjure 
d'apposer, en signe de consentement, sa signa- 
ture, c'est-à-dire la marque de ses cinq doigts 
sur une feuille de papier. Si le démon résiste, 
on lui fait des menaces, après lesquelles il 
finit toujours par céder. 



V. 



Sous le règne de Kouang-Tsong, roi de la 
vingt et unième dynastie, s'il faut en croire 



«■ 



MÈRE ET ENFANT. 53 

de mystérieuses légendes, une femme chinoise 
de haut rang perdit successivement six enfants 
et mourut en couches du septième. 

On rappela /a mère des morts prématurées. 

Elle est représentée vêtue de longs vêtements 
de deuil, et cachant ses enfants dans les plis de 
son manteau. Les endroits retirés et les campa- 
gnes solitaires sont les lieux qu^elle habite de 
préférence. Malheur à la jeune fille, malheur à 
la femme mariée qui fait la rencontre de ce 
lugubre fantôme, au coin d'un bois, au dé- 
tour du chemin, à certaines époques de Tannée 1 

En Europe, il naît un peu plus de garçons* 
que de filles; dans l'Extrême-Orient, il y a dix 
filles pour un garçon. On a remarqué qu 'il en 
est ainsi chez tous les peuples primitifs. Comme 
les mendiants qui ont beaucoup de famille, 
les indigènes des pays riches ou superstitieux 
se multiplient, parce qu'ils n'ont pas les charges 
de la société, mais deviennent eux-mêmes 
les charges de la société. 

De tout temps, on a tenté de réagir contre 



54 MÈRE ET ENFANT. 

cet accroissement et cette propagation de 
l'espèce. 

D'après d'anciens recueils de voyages 
relatifs à l'établissement de la compagnie 
des Indes, la religion ne permettait pas aux 
femmes de nie Formose de mettre des enfants 
au monde, quelles n'aient atteint l'âge de 
trente-cinq ans : avant cet âge, la prêtresse 
leur foulait le ventre et les faisait avorter, 
détruisant ainsi les sentiments naturels, par 
les sentiments naturels mêmes. 

Dans d'autres régions, mais dans un ordre 
d'idées analogue, n'a-t-on pas ouï dire que 
les femmes yankees avaient également recours 
â des manœuvres abortives, pour que leurs 
enfants n'eussent pas à subir le joug de leurs 
oppresseurs. 



mm 



A DEUX PAS DE PÉKIN 



I. 



La ville de Cho-lon, distante de Saigon de 
cinq ou six kilomètres . a été reliée i cette 
dernière par un chemin de fer que les indi- 
gènes appellent « cheval de feu* » 

Le touriste amateur de pittoresque et dé^ 
sireux de faire cette petite excursion, néglige 
ordinairement la voie rapide. Après avoir hélé 
un sampanier, s'étendre sous le toit de paille 
d^un sampan et remonter doucement le cours 
de l'eau jusqu^à la ville chinoise, constitue pour 
l'Européen une promenade agréable autant 
qu'hygiénique. 

L'arroyo gonflé par la marée montante, se 



56 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

dessine en larges contours. A gauche et à 
droite, dans d'épais fourrés de bambousiers et 
d'aréquiers, s'échelonnent de petites maisons 
blanches, et des cases à toiture recourbée, 
allant se perdre derrière des massifs de ver- 
dure. En face et au loin, dans des rizières hu- 
mides bordées de cocotiers, et comme pour 
animer le paysage, des troupeaux de buffles 
s'avancent péniblement, suivis de femmes 
indigènes, plantant, sans jamais se lasser, les 
touffes de riz sur l'arête des sillons. 

Gho-lon renferme environ cent mille habi- 
tants, la plupart Chinois, Annamites et Minh- 
Huong (métis de Chinois et de femmes anna- 
mites), non compris la population flottante, 
évaluée à dix ou douze mille individus de races 
diverses. Cet entrepôt important expédie ses 
marchandises et denrées pour Singapoore, 
Bang-Koc, Hong-Kong et Batavia. 

Les premiers Chinois qui émigrèrent, au 
commencement du dix-huitième siècle, dans 
la basse Cochînchine, étaient Cantonnais. 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 67 

D'autres , venus plus tard de Fonkiën et des 
confins du Céleste Empire, suivirent à de très 
courts intervalles. 

Leurs aptitudes commerciales, jointes à la 
supériorité de leur civilisation, devaient bien- 
tôt les rendre tout-puissants dans le pays. 
Quoique, à plusieurs reprises, des milliers 
d'entre eux eussent été massacrés, après 
avoir vu leurs maisons de commerce pillées, 
malgré d'affreuses années de disette et les en- 
traves de toutes sortes apportées à la libre 
circulation de leurs produits, ils surmontèrent 
tous les obstacles, et ont fait de la cité appelée 
par eux primitivement Taï-Gnon et aujourd'hui 
Cho-lon, un marché très important. 

Son activité industrielle répond d'ailleurs à 
son activité maritime. Sur le bord de l'eau 
s'alignent de grands magasins, des entrepôts de 
riz, sucre, indigo, soie, cire, faïence, poterie, 
peaux de buiffles, de bœufs, de serpents, de 
tigres : là s'échangent les bois de construction, 
le blé, les salaisons, les cristaux, les parfums. 



58 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

Édifices, rues, promenades, tout porte le 
cachet particulier de la race chinoise, et re- 
flète Tempreinte de son originalité. On ne ren- 
contre guère de maison qui ne soit un atelier, 
une boutique ou une échoppe. 

Les habitations à un seul étage, avec arcades 
et vérandahs, sont percées de hautes fenêtres 
à travers lesquelles l'œil plonge curieusement et 
aperçoit tout le remue-ménage intime du de- 
dans. Quels bizarres tableaux entrevus ainsi â 
travers les ouvertures sans rideaux! Là sont 
des intérieurs dont les images se succèdent rapi- 
dement, comme les perceptions dans un rêve. 
Sous des plafonds auxquels sont suspendus, 
en guise de lustres, des lanternes à glands rou- 
ges, une tête de jeune Chinoise se dessine net- 
tement, puis s'enfonce insensiblement dans un « 
demi-jour impossible à pénétrer. D'autres si- 
lhouettes s'agitent : ce sont des enfants chauves 
vêtus de soie, criant, piaillant sous le regard de 
la mère, au chef orné d'énormes têtes d'épingles 
et les cheveux relevés en torsades monumen- 
tales. 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 5 9 

Un jardin précède ordinairement ces logis : 
on y pénètre par une large porte que surmonte 
une toiture massive élevée sur deux colonnes. 
Le génie inventif des ouvriers a découpé ce 
portail de mille façons différentes, et Ta sur- 
chargé de dragons menaçants et de bouddhas 
ventrus à la figure souriante. Dans la partie 
la plus populeuse du quartier chinois, tout 
trébuchant sur ses minces pilotis enfoncés dans 
la vase, on chercherait vainement un quai, un 
édifice de quelqueimportance, une rue droite et 
alignée. Après avoir dépassé certaines limites, 
on ne trouve plus qu'un talus fangeux suppor- 
tant d'horribles masures minées par les eaux 
et tombant de vétusté. Ce sont des rues sales 
et tortueuses, se croisant et s'enchevêtrant de 
telle façon, qu'il faut quelques minutes pour 
s'orienter : du reste, point de trottoirs, aucun 
moyen de se mettre à l'abri de la foule qui 
se presse devant la devanture des échoppes. 

La ville a été divisée administrativement 
en quartiers , ayant chacun un chef chinois. 



6o A DEUX PAS DE PÉKCC. 

un chef annamite et un chef Minh-Huocg, 
class^nent qui a eu pour effet de rendre ho- 
mogènes ces trois éléments de p(^ulation et 
de faire participer les Annamites, malgré leur 
défiance et leur apathie, aux améliorations lo- 
cales etaudéveloppementcommerdaldelacité. 
Les Chinois parlant un même idiome for- 
ment un groupe distinct, appelé congrégation. 
Les chefs de ces congrégations, gens de qualité 
la plupart, exercent sur leurs coreligionnaires 
une influence réelle; quelques-uns en sont res- 
ponsables. Des facilités sont fournies par ce 
moyen aux immigrants, en même temps que 
la colonie évite renvahissement de gens dé- 
classés et sans aveu. Ces associations, d^un 
autre côté, procurent à ceux qui ea font partie 
quelques avantages pour leur eublissement 
dans le pays et leurs relations avec rcxterieur. 



IL 



Assez bien fait, de tailla cicvcc^ k C::nois 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 6l 

a la démarche lente, et s'avanqe droit dans la 
rue, sans manifester à tout ce qui Tentoure le 
moindre étonnement. Abrité sous un immense 
parasol en toile cirée, il agite un éventail muni 
d'une chaîne d'argent, pour le suspendre à sa 
ceinture. Une luxeuse propreté indique les soins 
recherchés apportés à sa personne. Son vête- 
ment de soie, croisé sur la poitrine, s'attache à 
répaule à l'aide de petits boutons de cuivre. 
Avec sa courte culotte de même étoffe, ses bas 
de coton bleus, ses chaussures de feutre blan- 
chies, dont les semelles ont un pouce d'épais- 
seur, il ne ressemble en rien aux grotesques 
dont on s'est plu à agrémenter nos paravents. 
Sa longue queue tressée se termine par une 
frange noire qui descend jusqu'aux talons. 
Le visage est complètement imberbe ; le haut 
du front, rasé de près. Il salue en joignant les 
mains, qu'il secoue légèrement, et accompagne 
ses tchin-tchin de paroles prononcées d'une 
voix de basse dont le timbre manque générale- 
ment de distinction. 
Ce Céleste fait usage de bétel; aussi , de 

4 



62 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

temps en temps, le voyons-nous extraire 
d'une blague brodée une chique qui n'a de com- 
mun que le nom, comparée au vulgaire mas- 
ticatoire cher à TAnnamite. Elle est faite de 
camphre de Bornéo, de musc, d'ambre gris et 
de bois d'aloès, additionnés de chaux, dans des 
proportions minimes. Ce composé, d'un goût 
agréable, donne à l'haleine une odeur des plus 
douces. Notre Chinois n'oserait parler à un 
homme élevé en dignité sans en avoir la bouche 
parfumée : il se regarderait comme impoli, s'il 
s'entretenait avec un égal sans cette précaution 
préalable : le cas échéant, il aurait soin de 
mettre la main devant ses lèvres en parlant. 
Au café, chez lui, il boit son thé, sans sucre, 
à toutes petites gorgées fort espacées les unes 
des autres : c'est sa manière de ponctuer sa 
conversation. 



Un goût délicat avait présidé à l'arrange- 
ment du cottage de Tcheou-fou, transformé en 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 63 

maison à Teuropéenne. Ce cadre indigène 
s'harmonisait avec les incrustations, les bronzes 
et les porcelaines rassemblés dans cette char- 
mante résidence. Le salon, surtout, était un vé- . 
ritable musée composé de curiosités rappelant 
les beaux jours de la céramique chinoise. 

Tcheou-fou fut gai, accueillant : chose sur- 
prenante, il répondit à toutes nos questions 
avec sincérité, et nous fit les honneurs de sa 
maison avec une grâce parfaite. Une collation 
avait été préparée sous une vérandah : des fruits, 
des pâtisseries, le plus délicieux des thés, — de 
Tordans du vieux Chine, — étalant ses feuilles 
épanouies dans des tasses recouvertes pour en 
conserver Tarome. 

Notre hôte, tout en causant, sortit d'un long 
coffret de bois >de sental plusieurs éventails 
japonais blancs qu'il avait ouverts, en nous 
priant d'y écrire, dans les plis des feuillures, 
entre un vol de cigogne et une rangée de tiges 
sarmenteuses de bignonias, une phrase, une 
pensée, ainsi que nous le faisons avec nos al- 
bums. 



64 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

L'éventail, en Chine, est un objet indispen- 
sable pour un homme encore plus que pour 
une femme : il se porte dans un joli étui, et 
on le voit dans la main de tout Chinois, qu'il 
aille en chaise ou à pied. Sur cet éventail sont 
peints des maximes de morale, des vers choisis 
des grands poètes, des fleurs et des oiseaux; 
mais rien n'égale à ses yeux le souvenir écrit, 
tracé par un ami. 

Cependant, nous entendîmes bientôt le son 
d'une voix fraîche et argentine, accompagnée 
du flic-flac de deux petits pieds, et vîmes entrer 
une jeune enfant, aux yeux noirs, âgée de onze 
ou douze ans. Tcheou-fou était fier des promesses 
de beauté que renfermait ce calice entrouvert^ 
et, plus que la gentillesse de sa fille, il se plaisait 
à nous faire remarquer qu'elle n'avait pas 
les pieds déformés. 

D'où venait cette étrange coutume? fallait-il 
l'attribuer au dévouement d'une concubine, 
qui avait voulu imiter le pied-bot d'une prin- 
cesse? les Chinois avaient-ils choisi ce cruel pro- 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 65 

cédé pour enchaîner leurs femmes au foyer do- 
mestique ? Notre hôte inclinait volontiers vers 
cette dernière hypothèse, mais notre espoir de 
connaître la vérité sur ce point fut complète- 
ment déçu. 

A ce moment, les coups répétés du gong re- 
tentirent, et Ton vînt annoncer que le déjeuner 
était servi. 

Un repas composé exclusivement de mets 
chinois est chose dont se souviennent les Euro- 
péens. Dans des plats de métal d'où se dé- 
gagent de nauséabondes vapeurs de graisse 
fondue, nagent des aliments inconnus ; devant 
chaque convive, les boys empressés déposent 
des œufs de faisan et de noirs mélanges accom- 
pagnés de thé et de boissons tièdes obtenues 
par la distillation du riz. De temps en temps, 
l'aimable amphitryon croit honorer ses convives 
en leur offrant, au bout de petits bâtons, quelque 
fragment emprunté à son assiette. Ce supplice 
gastronomique semble achevé, et les yeux se 
tournent involontairement vers la porte, quand 
des marmitons paraissent en pompeux équipage 



■ l«MliW I ij, 1 ^„~ 



66 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

avec un énormie porc rôti, flanqué d'oies, de 
poules, de faisans... 

Le Chinois est essentiellement commer- 
çant, mais son avidité pour le gain n'a d'é- 
gale que son astucieuse fourberie. 

Le nez surmonté d'une paire de lunettes 
rondes, il trône derrière son comptoir, entouré 
d'un nombreux personnel s'agitant au moin- 
dre signe autour de lui. Toute monnaie d'or 
ou d'argent qu'il reçoit subit l'épreuve sui- 
vante : notre négociant prend la pièce, la 
place sur l'index de la main droite et la fait 
adroitement sauter d'une chiquenaude donnée 
avec le pouce : la pièce a sonné pendant qu'elle 
sautait, et le tintement qu'elle a rendu indique 
qu'elle n'est pas fausse. 

Achetez ou n'achetez pas; offrez-vous un 
bibelot de quinze sous ou une porcelaine de 
Sou-tcheou-fou, un meuble incrusté de Che- 
Kiang ou un bronze de Nankin de la va- 
leur de trois ou quatre cents piastres, ce 
Céleste aura pour vous la même affabilité : 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 67 

son léger sourire se dessinera d'autant plus 
agréablement, aux. deux coins de ses lè- 
vres, qu'il vous aura trompé davantage, soit 
sur la quantité, soit sur la qualité. 

Il a, en effet, trois balances : une forte pour 
acheter, une légère pour vendre, et une juste 
pour les clients qu'il a quelque raison de 
croire soupçonneux. 

Sa boutique est un entassement d'incompa- 
rables richesses. Devant la porte, au plein air 
de la rue, c'est un éboulement de caisses, de 
ballots et de marchandises à bon marché. A 
rîntérieur, un habile étalage met chaque ob- 
jet en lumière et fait valoir, l'un par l'autre, 
tous ces vases précieux, montés sur des tré- 
pieds de bois aux délicates ciselures, dont les 
branches pressent de leurs gracieuses efflores- 
cences un bronze contemporain des Ming, une 
amphore de Nan-kin, une coupe en corne de 
rhinocéros chargée de pampres et d'oiseaux, un 
cornet d'ébène incrusté de nacre, une pierre de 
jade admirablement travaillée, une fine minia- 



68 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

ture dont l'éclat velouté semble avoir été ravi 
à Taile des papillons : sur des étagères, sur 
des tables, au milieu d'empilements de soie- 
ries, de tapis et d'étoffes, débordent des articles 
de toute nature et de toute provenance : émaux 
cloisonnés de Chine, ivoires japonnais sculptés, 
craquelés chinois, porcelaines, boîtes et pla- 
teaux de laque couverts de figurines dorées 
qu'il faut admirer à la loupe, ustensiles et ins- 
truments de cuivre ciselé, gigantesques Boud- 
dhas, affreux magots, et mille objets d'un prix 
infini ou d'un bon marché fabuleux, sortis des 
doigts industrieux des ouvriers cantonnais. 

C'est un déballage géant de foire, le magasin 
semble crever et jeter son trop plein dans la 
rue. On y vend de tout : vases, statues, ser- 
vices en porcelaine de plusieurs milliers de 
francs, y compris des blagues à bétel de cinq 
sous et des chapeaux cotés une sapèque. 

Le soir, quand tous les magasins aux en- 
seignes verticales, dorées, peintes ou sculptées, 
ont allumé les files profondes de leurs lumières, 
la ville offre un spectacle des plus étranges. 



■^■■■fS** 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 69 

et des plus variés. A cette heure de nuit, avec 
son vif éclat de fournaise se reflétant au loin, 
Cho-lon flambe comme un immense phare 
éclairant les mers de Chine. 

Adroit et souple, quand il s'agit de se dé- 
faire de sa marchandise, le Chinois, dès que le 
marché est conclu, sait se montrer probe et 
scrupuleux. Il monopolise, pour ainsi dire, le 
petit commerce tout entier : il est blanchisseur, 
cordonnier, porte-faix, tailleur : son esprit d'i- 
mitation est poussé jusqu'aux dernières limites. 
Veut-on un habit, un costume quelconque : 
confectionné par lui, ce vêtement sera telle- 
ment semblable au modèle, qu'il sera très dif- 
ficile de distinguer Tun de l'autre. 

Il est surtout cuisinier. Il y a en Cochinchine 
des cuisiniers annamites, indiens, tagals^ mais 
le Chinois est né pour ce genre de service. 
De plus, il est très propre et peut faire, à l'oc- 
casion, un excellent maître d'hôtel, sans con- 
naître la langue de l'Européen qui l'emploie. 
Rompu à la routine du métier, c'est un servi- 
teur sourd et muet, qui, sur un signe, voit ce 



yO A DEUX PAS DE PÉKIN. 

que Ton désire et n'apporte aucune gêne aux 
conversations intimes de la table. Ce maître 
d'hôtel cumule quelquefois les fonctions de va- 
let de chambre. 

On a remarqué, cependant, que le Chinois 

est un élément peu sérieux de colonisation : il 
ne se fixe point, et ne consent qu'avec peine à 
s'établir loin de sa patrie. Quand il a pris le 
parti de venir chercher fortune en Cochinchine, 
il arrive presque toujours seul, laissant en 
Chine sa femme et ses enfants, aux besoins 
desquels il subvient régulièrement. Il n'en 
prend pas moins femme dans le pays, en dépit 
du dissentiment naturel des races, et se crée 
une double famille, visitant de loin en loin la 
première, quand son séjour auprès de la 
seconde se prolonge. Ses affaires terminées, 
sa fortune faite, il regagne la terre natale, après 
avoir assuré le sort de sa famille de hasard. 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 7I 



III. 



Cho-lon est le véritable boulevard du boud- 
dhisme en Cochinchine. 
C'est la ville des pagodes. 

Parmi les plus fameuses, on remarque la pa- 
gode de Kouang-Ki, consacrée au dieu Mars 
de la Chine et aux divinités guerrières. Dans 
la haute muraille de briques qui l'entoure 
s'ouvre une porte monumentale ornée de bas- 
reliefs en porcelaines incrustées. L'ensemble 
de la construction est empreint de Toriginalité 
particulière à l'architecture chinoise. La toi- 
ture est surchargée d'une infinité d'ornements 
en porcelaine ouvrée : çà et là, des chimères 
gigantesques du même travail; au milieu, un 
groupe colossal de figurines entrelacées en de 
capricieuses arabesques et que surmonte la fleur 



'9 mm 



72 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

sacrée du lotus. La porte principale du tem- 
ple ne s'ouvrant que les jours de grande solen- 
nité, on pénètre dans Tintérieur par une entrée 
dérobée. Au centre du sanctuaire se dresse un 
autel aux proportions énormes, sur lequel ap- 
paraît la statue du terrible Kouang-Ki, entou- 
rée d'idoles moustachues et grimaçantes. De 
tous côtés sont appendus aux murailles des 
faisceaux d'armes et des bannières de couleurs 
soie et or. 

La plus fréquentée de ces pagodes est celle 
qui porte le nom harmonieux de Kwan-chin- 
Whan-quan, élevée en Thonneur de la déesse 
Kouang-yu ou Apho, la puissance créatrice et 
patronne des marins. Elle a été apportée pierre 
à pierre de la ville de Canton et construite par 
les Cantonnais qui habitent Cho-lon. A l'in- 
térieur de Pédifice se trouvent une énorme clo- 
che, plusieurs tam-tam et une sorte de gong 
colossal en bronze. Des pilons sont mis à la 
disposition de tout indigène qui, venu pour 
prier, doit commencer par attirer l'attention 
de la déesse du lieu, en frappant sur ces for- 



A DEUX PAS DE PÉKIN. ji 

midables instruments. Dans le fond du sanc- 
tuaire, sous un dais immense supporté par 
de hautes colonnes, brille dans une auréole 
dorée Timage de la bienfaisante Kouang-yu, 
patronne de la ville de Canton. Sur sa tête étin- 
celle un riehe diadème : la main est armée 
d'une règle plate et dorée, semblable à celle que 
portent habituellement les mandarins. Des per- 
sonnages à la figure menaçante, gardiens de 
la divinité, se tiennent de chaque côté de l'autel. 
A la voûte du temple sont suspendus des dra- 
peaux et des banderoles. Les jours de fête, on 
déploie les bannières de la congrégation can- 
tonnaise. Un morceau de bois de santal ou d^a- 
loès brûle constamment devant Tautel, au-dessus 
de statuettes, de vases de fleurs artificielles et 
d'un entassement indescriptible de chinoise- 
ries les plus diverses. Des tables ont été dispo- 
sées pour recevoir les offrandes des sacrifices, 
consistant en viandes, fruits, crustacés, vo- 
lailles, thé. 

De temps en temps, un bruit assourdissant re- 
tentit ; c'est une Cantonnaise qui vient de frap- 

5 



74 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

per sur le gong : elle se dirige en faisant des 
tchin-tchin^ vers un fourneau de bronze en 
forme de coupe, et brûle un petit carré de pa- 
pier, sur lequel sont écrites des prières. La pré- 
sence d'un étranger ne paraît, en aucune façon, 
troubler son oraison ou sa douleur : elle n'est ve- 
nue dans le temple que pour accomplir un rite. 
Vainement, on tenterait de découvrir sur ses 
traits la moindre émotion, le plus léger indice 
d'un pieux souvenir ou d'une religieuse espé- 
rance. Quelquefois, non contente de brûler des 
formules de prières, elle va s'agenouiller devant 
la statue de la déesse et consulte les sorts, avec 
des racines courbées de bambou, ou bien à l'aide 
de petits bâtonnets sur lesquels sont inscrites 
des prédictions et qu'elle jette au hasard. 

Dans une des parties latérales de la pagode, 
se débitent des baguettes odorantes, des cier- 
ges, des papiers dorés et argentés : on y voit 
installé un atelier destiné à fabriquer des orai- 
sons; les Chinois imaginent de faire passer de 
la sorte à leurs ancêtres, des vêtements, des meu- 
bles, des ustensiles et objets nécessaires à la vie 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 76 

matérielle, le tout représenté sur une feuille de 
papier, qui se consume et disparaît bien vite en 
fumée. 

La pagode Neuve est dédiée à Bouddha; 
elle diffère peu des deux précédentes. Douze 
colonnes de granit d'une seule pièce, représen- 
tant des dragons, attirent particulièrement les 
regards. 

Malgré leurs tchin-tchin répétés et leurs in- 
terminables prosternations appelées lai, réser- 
vées aux seules divinités, les pratiques religieu- 
ses des Chinois s'accomplissent sans aucune 
espèce de recueillement. 

Deux bonzes se regardent difficilement sans 
rire. 

Ce manque de respect va souvent jusqu'à 
l'insulte et la menace, quand Bouddha fait la 
sourde oreille et n'accorde pas assez vite ce qui 
lui est demandé. 

Le matérialisme de ces prêtres paraît égaler 
l'indifférence des indigènes qui fréquentent leurs 
temples. « Nous n'admettons que quatre véri- 



76 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

tés, disent-ils : la faim et la douleur, le besoin 
de se vêtir et la nécessité de manger. » 

La pièce de monnaie a pour eux un attrait 
particulier. Moyennant quelques sapèques , 
on peut aisément se donner le spectacle de 
leur dévotion. Pieusement agenouillés, ils exé- 
cutent les neuf prostrations devant la divi- 
nité bouddhique, ou chantent, en battant 
doucement la mesure sur une sphère de bois 
sonore, des prières qu'ils ne comprennent pas. 

C'est en persévérant dans ces pratiques su- 
perstitieuses, que les Chinois sont devenus de 
moins en moins spiritualistes. Ils ont à peine 
le pressentiment d'une autre vie , et acceptent 
avec une singulière apathie la pensée de la mort. 

« Naître et mourir, sont également dans les 
lois de la nature : c'est l'automne, qui fait place 
à l'hiver, » disent les Célestes, mettant en pra- 
tique sur ce point les doctrines de Confucius, 
dont les écrits leur servent d'évangile. 

Ce sage ne prêcha jamais les devoirs de 
rhomme envers une autorité supérieure à celle 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 77 

du souverain de la nation, ou du chef de la fa- 
mille, bien qu'il se crût revêtu par le ciel de 
la mission de restaurer les usages des anciens 
rois. Il disait savoir peu de chose à propos des 
dieux, qui sont en dehors de la compréhension 
humaine, ajoutant que Thomme doit, avant 
tout, chercher à bien se conduire vis-à-vis de ses 
semblables, plutôt que d'adorer des esprits in- 
connus, (c Puisque nous savons si peu de la 
vie, comment pourrions -nous connaître ce 
qu'il y a après la mort ? » 

On est forcé de reconnaître, cependant, que 
les indigènes croient à une sorte d'immortalité 
de l'âme. Pourquoi brûlerait-on des parfums 
aux mânes des ancêtres? pourquoi leur offri- 
rait-on des sacrifices? pourquoi leur enverrait- 
on des viandes, des vêtements et des meubles 
dans le royaume des ombres, en brûlant des 
formules de prières? pourquoi enfin, pratique- 
rait-on tant d'autres superstitions, fondées sur 
la croyance de l'existence indéfinie des esprits 
des morts? 



78 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

La vérité est que le gouvernement chinois 
ne professe pas de culte public et qu'il est dif- 
ficile de donner une notion exacte sur la reli- 
gion d'État de la Chine. L'idée généralement 
répandue qu'il existe une religion de Confu- 
cius, et qu'elle est la religion officielle de l'em- 
pire est erronée. Il y a des sacrifices d'ani- 
maux, des encens brûlés, des cérémonies, des 
processions, des idoles, des temples, mais, 
dans ces temples, aucun prêtre, aucune sorte 
de service religieux : ce sont plutôt des monu- 
ments civils. 

Cette absence de croyances a été la cause de 
la tolérance des gouvernants dans ce pays. Les 
empereurs adorent, à Pékin, le ciel, la terre, le 
soleil et la lune, et se revêtent dans ces solen- 
nelles occasions de robes pontificales, dont la 
couleur change selon la pagode où ils se ren- 
dent : aucun ne s'est opposé à l'introduction et 
à la propagation du judaïsme, du bouddhisme, 
du mahométisme, du rationalisme (culte de 
Tao), ni même du christianisme : les persécu- 
tions éprouvées par la religion chrétienne doi- 



J ■ ■ 1^— «j^^ w m < i^»^^p»— M n n^ 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 79 

vent donc être attribuées aux seules causes 
politiques. 

Des ordonnances impériales règlent le nom- 
bre des temples que doivent posséder toutes 
grandes villes. 

D'après ces statuts de l'empire, les chefs- 
lieux des provinces, de départements, de dis- 
tricts, et d'arrondissements ont : 

Un autel dédié au génie de la terre et de ses 
productions ; 

Un autel dédié au vent , aux nuages, au ton- 
nerre, à la pluie, aux montagnes et aux rivières ; 

Un autel dédié au premier agriculteur ; 

Un temple dédié à la littérature -, 

Un temple consacré à la suite des empereurs 
qui ont gouverné la Chine; 

Un temple à la constellation de la grande 
Ourse ; 

Un temple dédié aux fossés d'enceinte de la cité; 

Un autel dédié au démon qui cause les ma- 
ladies; 

Un temple honorifique dédié aux ministres 



^•" 



80 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

d'État renommés pour les services qu'ils ont 
rendus à leurs pays; 

Un temple dédié aux sages des villages; 

Un temple dédié aux hommes qui ont été 
des modèles 4e fidélité, de sincérité, de droiture 
et de piété filiale ; 

Un temple honorifique aux jeunes filles qui 
se sont distinguées par leur éminente chasteté, 
aux femmes mariées qui se sont fait remarquer 
par leurs vertus et leur pudeur. 

Plusieurs villes ont des temples consacrés à 
des divinités particulières. Chaque chef-lieu de 
département, de même que les chefs-lieux d'ar- 
rondissement qui ressortissent à la province 
de Tchi-li, doivent avoir un temple dédié à la 
fidélité éclatante; les chefs-lieux de province ont 
un temple élevé en l'honneur du Dragon" gé- 
nie, des sages et des hommes de mérite. 

La province de Tché-Kiang a un temple 
dédié aux premiers vers à soie , parce que ce 
pays a été, de tout temps, renommé par la cul- 
ture de la soie (i). » 

(i) Chine moderne, par M. G. Pautier. 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 8l 

On compte à Cho-Lon plus de cinquante 
pagodes, temples, chapelles et édifices reli- 
gieux. 



IV. 



Le Théâtre chinois, quoique beaucoup plus 
répandu et populaire qu'en Europe, est cepen- 
dant resté dans l'enfance de Part. Peu de fêtes 
publiques ou particulières ont lieu sans repré- 
sentations dramatiques. 

a A l'exception de la capitale et de quelques 
grandes villes, les comédiens sont ambulants, 
courent les provinces, et vont jouer dans les 
maisons où on les appelle, quand on veut 
joindre Tamusement de la comédie aux délices 
du festin : il en est peu de complets, sans cette 
sorte de spectacle. Au moment où Ton se met 
à table , on voit entrer dans la salle quatre ou 
cinq acteurs richement vêtus; ils s'inclinent 
tous ensemble, et si profondément, que leur 

5. 



82 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

front touche quatre fois la terre; ensuite, l'un 
d'eux présente un livre dans lequel sont inscrits 
en lettres dorées les noms de cinquante ou 
soixante comédies qu'ils savent par cœur, et 
qu'ils sont en état de représenter sur-le-champ. 
Le principal convive ne désigne celle qu'il 
adopte qu'après avoir fait circuler cette liste, qui 
lui est renvoyée en dernier ressort. La repré- 
sentation commence au bruit des tambours de 
peau de bufifles, des flûtes, des fifres et des 
trompettes (i). » 

Les Imprésarios asiatiques exhibent ainsi, 
des troupes composées, tantôt d'artistes hommes, 
tantôt d'artistes femmes ; les deux sexes ne sont 
jamais mélangés. L'illusion scénique, du reste, 
n'y perd rien, la face jaune soigneusement épilée 
de ces indigènes mâles, leur permettant de re- 
vêtir sans désavantage les costumes féminins. 

Au lever du rideau, le principal aaeur s'a- 
vance vers la rampe, et improvise une harangue 

(i) Voyage à Pékin, par Timkowski. 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 83 

pompeuse à l'adresse des personnes de dis- 
tinction qui se trouvent dans l'assistance. 

Ces pièces sont puisées dans la mythologie et 
les contes de fées, le plus souvent dans la vie 

réelle. 
Toutes ne sont pas ridicules. 

D'après des traducteurs et des sinologues 
très versés dans ce genre littéraire, des scènes 
sont tracées avec esprit et vérité, et on y trouve 
parfois des plans heureusement conçus. 

Le fragment suivant, tiré d'une comédie in- 
titulée la Soubrette accomplie, donnera une 
idée de cette curieuse littérature. 

FAN-sou, elle chante. 

Entendez-vous les modulations pures et har- 
monieuses de l'oiseau Tou-Kiouen? Sentez- 
vous le parfum des pêchers qui vient réjouir 
l'odorat?... Mademoiselle, promenons-nous à 
la dérobée. 

SIAO-MAN. 

Fan-Sou, garde-toi de faire du bruit. Rete- 



l J ..uia^i^BBewBC-Si^Bai 



84 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

nons nos ceintures, qui sont garnies de pierres 

sonores, et marchons tout doucement. 

» 

FAN-SOU, elle chante. 

Les pierres de nos ceintures s'agitent ayec 
un bruit harmonieux; que nos petits pieds, 
semblables à des nénufars d'or, effleurent mol- 
lement la terre. La lune brille sur nos têtes, 
pendant que nous foulons la mousse ver- 
doyante. La fraîcheur humide de la nuit pénètre 
nos légers vêtements. {Elle parle.) Voyez donc 
comme ces fleurs sont vermeilles , elles ressem- 
blent à une étoffe de soie brodée ; voyez la ver- 
dure des saules, de loin on dirait des masses de 
vapeurs qui se balancent dans Pair. Nous jouis- 
sons de toutes les beautés du printemps. 

SIAO-MAN. 

Que ces perspectives sont ravissantes ! . . . 

FAN-sou, elle chante. 

Les fleurs et les saules semblent sourire à 
notre approche ; le vent et la lune redoublent 
de tendresse. Dans ces moments délicieux, un 



mfmmHsitm^m^mÊKwmmmmmmmm^mmimmmtmfmmmm^m * JUL .^v. »■■ 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 85 

poète se sentirait pressé d'épancher en vers les 
sentiments de son âme. {Elle parle.) Made- 
moiselle, les sites que vous voyez m'enchantent 
à tel point, que je voudrais profiter de cette 
heure délicieuse de la nuit pour composer quel- 
ques vers. Je vous prie, ne vous en moquez 
pas. 

SIAO-MAN. 

Je désire les entendre. 

FAN-SOU, elle chante. 

Un han-lin (académicien), avec tout son ta- 
lent, ne pourrait décrire les charmes de ces 
ravissantes perspectives; un peintre habile ne 
pourrait les représenter avec ses brillantes 
couleurs. Voyez la fleur haï-tang, dont la brise 
agite le calice entr'ouvert ; la fraîcheur de la nuit 
pénètre nos robes de soie ornées de perles ; les 
plantes odoriférantes sont voilées d'une vapeur 
légère ; notre lampe jette une flamme tranquille 
au milieu de la gaze bleue qui Tentoure ; les 
saules laissent flotter leurs soies verdoyantes , 
d'où s'échappent des perles de rosée qui tom- 



86 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

bent, comme une pluie d'étoiles, dans cet étang 
limpide : on dirait des balles de jade qu'on 
jetterait dans un bassin de cristal. Voyez la 
lune qui brille à la pointe des saules, elle res- 
semble au dragon azuré qui apporta jadis le mi- 
roir de Hoang-ti. 

[Pë'tnin-tchongjoue de la guitare.) 

SIAO-MAN. 

De quel endroit viennent ces accords harmo- 
nieux? 

FAN-SOU. 

C'est sans doute le jeune étudiant qui joue de 
la guitare. 

SIAO-MAN. 

Quel air joue-t-il? 

FAN-SOU. 

Écoutons au bas de cette fenêtre. 

Pe-min-tchong, // chante en s' accompa- 
gnant de la guitare. 

La lune brille dans tout son éclat; la nuit est 
pure; le vent et la rosée répandent leur fraî- 



A DEUX PAS DE PÉKIN. 87 

cheur; mais, hélas ! la belle personne que j'aime 
n'apparaît point à mes yeux : elle repose loin 
de moi, dans sa chambre solitaire! Depuis 
qu^elie a touché mon cœur, aucun oiseau mes- 
sager ne m'apporte de ses nouvelles. Il lui est 
difficile de trouver quelqu'un à qui elle puisse 
confier une lettre. Mon âme se brise de douleur, 
ma tristesse s'accroît de plus en plus, et cepen- 
dant ma chanson n'est pas encore finie. Les 
larmes inondent mon visage. Mille lis me sé- 
parent de mon pays natal; j'erre à l'aventure 
comme la feuille emportée par le vent. Quand 
serai-je assez heureux pour posséder la belle 
Yu-fei? (i) 

L'endroit choisi, à Cho-lon, pour ces sortes 
d'exhibitions, est l'endos de la pagode Neuve. 
Un Céleste admet difficilement, dans ces cir- 
constances, qu'un rival le dépasse en munifi- 
cence : rien ne lui coûte pour faire étalage de 
sa libéralité. Victimes nombreuses, repas somp- 
tueux, largesses et aumônes au populaire, rien 
n'est épargné. 

(i) Jeune fille d'une beauté remarquable. 



88 A DEUX PAS DE PÉKIN. 

Chaque soirée théâtrale est entremêlée de 
prestidigitations ou de pantomimes, dans les- 
quelles les Japonais excellent. La scène ne 
change pas : seule une pancarte indique les 
changements de lieux. Ces représentations re- 
flètent la plus révoltante immoralité, et la co- 
médie et le vaudeville n'y sont, le plus souvent, 
que le prétexte d'attitudes et d'improvisations 
qui fixent bien vite sur le degré de certaines 
démoralisations. 



-O«>0C»O- 



LA CHINOISE. 



I. 



Il faut un certain temps pour s'accoutumer 
à ses traits. 

Deux petits yeux étroits et allongés éclairent 
sa face jaune, à la longue chevelure bleuâtre. 
Le nez retroussé est peu saillant, la bouche 
gracieuse et vermeille ; le cou s'eflile et s'al- 
longe. 

Figure de quelque finesse, souvent char- 
mante de sveltesse et de gracilité. 

Il en est de jolies et fort agréables. Leur mine 
piquante séduit par son enjouement, davan- 
tage par rirrégularité des lignes. Un air chif- 
fonné répand sur leur minois de fantaisie cette 



go LA CHINOISE. 

étourderie badine pareille à une mutinerie 
d'enfant. 
Le costume ajoute encore à Tillusion. 

Le rouge anime leur visage. Ce n'est pas 
cette nuance imperceptible, ce soupçon de rouge 
qui velouté la peau et adoucit les traits, mais 
un vermillon très haut en couleur qui se montre 
aux joues des comédiennes, où il forme une 
tache brutale. 

Dès l'âge le plus tendre, toutes ces femmes 
se fardent. Pour augmenter leurs agréments 
extérieurs et donner du montant à leur teint, 
qu'elles ont naturellement jaune, elles font 
emploi de préparations qui procurent l'éclat 
du moment, au prix parfois de longues souf- 
frances. Le fard produisant bientôt son effet 
désastreux, une irritation permanente s'établit 
sur le derme, et amène à la longue non seule- 
ment les rides prématurées , mais aussi les dar- 
tres et les éruptions qui défigurent sur le déclin 
de la vie. 

Rien n'est plus hideux qu'une vieille Chinoise. 



►^ 



LA CHINOISE. 91 

Pour toutes ces raisons, le choix des cosmé- 
tiques est une grosse affaire. 
II en est d'autres, non moins importantes. 

Etre peinte ne suffit pas, le rouge doit encore 
avoir une signification. Sa nuance indique la 
qualité de la femme qui le porte. Le rouge de 
la femme d'un lettré n'est pas celui de la femme 
d'un mandarin -, le rouge d'une bourgeoise n'est 
ni le rouge de la femme de condition, ni le 
rouge de la courtisane. 

Longtemps la mode disposa, arrangea, sema, 
comme au hasard , avec une fantaisie, provo- 
cante, sur le visage des femmes françaises, de 
petits morceaux de toile gommée appelés 
« Mouches. » Le dernier mot du genre était 
de rechercher, de trouver la place à ces grains 
de beauté. Avec quel soin elles jetaient si joli- 
ment ces amorces d'amour, auprès des lèvres, 
au milieu de la joue, sur le front, au coin de 
l'œil. 

La femme chinoise se peint les sourcils en 
noir, et trace, au-dessous de la lèvre inférieure. 



92 LA CHINOISE. 

au bout du menton, un rond d'un vermillon très 
vif, de la grandeur d'un pain à cacheter. Il est 
également de bon goût de réunir plusieurs rangs 
de perles en espèces de petits boucliers, et de 
les fixer près des tempes. Les émeraudes, les 
saphirs, les rubis sont fort appréciés, complè- 
tent la toilette et ajoutent encore à son élégance 
et à sa richesse. 



IL 



En Chine, religion, lois, mœurs et manières, 
tout ce qui, sous le nom de morale et de vertu, 
a reçu la dénomination de rites, est soumis aux 
plus minutieuses exigences de l'étiquette, et 
regardé comme établi à perpétuelle durée. Les 
observer est de la plus grande importance : 
on passe sa jeunesse à les apprendre, toute sa 
vie à les pratiquer. Ils contiennent les détails 
des cérémonies à accomplir dans toutes les cir- 
constances publiques ou privées, et embrassent 



LA CHINOISE. 93 

les plus importantes comme les moindres ac- 
tions de la vie : les lettrés les enseignent, les 
magistrats les prêdient; un tribunal est spé- 
cialement chargé de veiller à leur maintien, et 
de prévenir toutes les tentatives qui auraient 
pour but d'y introduire quelque innovation. 

A rimage des rites du Céleste Empire, la 
physionomie de la femme chinoise ne change 
pas. Depuis des siècles, c'est toujours la même 
face jaune , aux traits irréguliers et peinte en 
rouge. 

Chez nous, le type de la beauté varie et se 
métamorphose. Chaque siècle a adopté une for- 
me matérielle de la femme qui suit les fluc- 
tuations mondaines, et dont chaque génération 
cherche à renouveler le caractère. Profil péris- 
sable et charmant d'une époque dont il est 
comme le reflet et l'expression. 

Ce sont d'abord ces femmes au nez arqué, à 
la bouche forte et sensuelle, qui fascinent par 
un air de grandeur, par des attraits de hardies- 
se, de force et de volonté. Un sourcil large et 



94 LA CHINOISE. 

épais ajoute à la dureté de Toeil, grand ouvert, 
au regard effronté. Orgueilleuses beautés qui 
appellent les comparaisons des déesses antiques, 
et font songer involontairement à l'altière ma- 
jesté des Cléopâtres. 

A la beauté brune, tombée enfin dans un 
discrédit absolu, succède le type de la beauté 
expressive et délicate. Le teint est d'une 
extrême blancheur; les yeux ont un charme 
particulier qu'ils doivent peut-être à l'incerti- 
tude de leur couleur : ils n'ont pas Téclat des 
yeux noirs, la finesse des yeux gris, la langueur 
tendre des yeux bleus; leur nuance indéter- 
minée semble les rendre propres à tous les gen- 
res de séduction, et à exprimer successivement 
toutes les impressions. Le nez est droit, la bou- 
che petite ; la taille svelte, aisée, souple, élé- 
gante. De matérielle qu'elle était auparavant, 
la beauté est devenue vive et légère. L'esprit 
l'a transfigurée. C'est là l'agrément rêvé, re- 
cherché. Plaire et séduire n'est rien, ce qu'il 
faut avant tout, c'est piquer par la mine, par 
la fraîcheur. 



LA CHINOISE. gS 

A ce type succède Tidéal de la grâce tou- 
chante. La physionomie est alors, comme 
apaisée et adoucie : elle est tendre, languis- 
sante, presque mourante. L'expression du cœur 
fait place à l'expression de l'esprit. 



IIL 



La mode n'existe pas en Chine : elle n'ac- 
compagne pas la beauté , ne se plie pas à ses 
caprices, ne s'accommode pas à ses goûts : elle 
ignore l'arrangement des étoffes qui lui con- 
viennent, leur dessin, leur couleur, enfin tou- 
tes les élégances qui mettent une sorte de style 
dans le caractère de la parure et de l'habille- 
ment. 

Depuis deux mille ans, la Chinoise serre et 
relève sur le sommet de la tête ses cheveux 
luisants, et les charge de gros bouquets de fleurs 



96 LA CHINOISE. 

artificielles. Deux longues aiguilles d'argent, 
de cuivre ou de fer, suivant la condition, se 
croisent obliquement sur son volumineux chi- 
gnon. Cette habitude de relever ses cheveux 
lui dégarnit prom'ptement le front, qu'elle ca- 
che avec soin sous une étoffe noire, ^ao-/^OM. 

Quand elle est en deuil, Itpao-teou est blanc. 

Sa démarche chancelante, causée par la dif- 
formité de ses pieds, est immémoriale et n'a pas 
varié. - ^* - 

Le jaune citron est la couleur spécialement 
réservée à l'empereur, aux personnes de sa 
maison et à tout ce qui lui appartient. Les cos- 
tumes de soie des femmes affectent en consé- 
quence des nuances bleues, violettes, rouges , 
blanches ou noires. Leurs petits pieds sor- 
tent d'un pantalon droit en satin, dans le genre 
de celui des Européens. 

Dès leur jeunesse, les Chinoises sont façon- 
nées aux pratiques du cérémonial de la vie 
intérieure et extérieure, telles qu'elles ont été 
déterminées dans des rituels commentés par 
nombre d'érudits de la nation. Ces rituels rè- 



LA CHINOISE. 97 

glent, pour tous les rangs de la société et pour 
toutes les relations de supérieur à inférieur, 
la manière de saluer, de converser, de se tenir 
à table, de s'habiller chez soi et au dehors. 

On connaît un lettré à la façon dont il fait 
la révérence. 

Ces choses, une fois données en préceptes et 
par de graves docteurs, doivent se fixer comme 
des principes de morale et ne pas changer. Les 
gens de village même observent entre eux des 
cérémonies, comme les gens d'une condition re- 
levée : moyen très propre à inspirer la dou- 
ceur, et à maintenir parmi le peuple la paix et 
le bon ordre. 

Il est d'usage que la femme de distinction 
vive à l'écart, à l'abri des regards et du contact 
du vulgaire. 

Dans ses salons, des lanternes à glands rou- 
ges sont suspendues, en guise de lustres, et la 
plus minutieuse symétrie préside à l'arrange- 
ment des sièges sur deux lignes. Un divan 
tient invariablement le milieu du mur de 

6 



gS LA CHINOISE. 

fond; de magnifiques vases en porcelaine, ser- 
vant de crachoirs, sont placés sur le parquet, 
à côté de chaque fauteuil. Des bahuts de bois 
duret des tables lourdes, solides, massives com- 
plètent cet ameublement à peine confortable. 

A Toccasion des noces et des grandes fêtes, 
les portes et les murs des appartements sont 
tendus de broderies etd'étoffesprécieuses, qu'on 
replace le lendemain dans des caisses ; il en est de 
même des objets d'art : présentés aux visiteurs 
et admirés par eux, ils rentrent bientôt dans de 
précieux coffrets. 

Les Chinoises se reçoivent entre elles et s'invi- 
tent à prendre du thé, à manger des friandises; 
elles boivent du vin de Champagne, des liqueurs 
fines. Les hommes, pendant ces réceptions, se 
tiennent dans d'autres salons et se reçoivent 
également entre eux. 



IV. 



Le luxe asiatique se montre surtout dans la 
magnificence de ses maisons de campagne. 



LA CHINOISE. 99 

Ces mystérieux réduits, inaccessibles au vul- 
gaire, se relient aux splendides jardins qui les 
entourent par des escaliers donnant accès Tun 
à l'autre , ainsi que les reproduisent les dessins 
de nos paravents. De petites pagodes consacrées 
à Bouddha s'élèvent çà et là au milieu d'arbres 
nains d- essences rares, taillés en dragons, en 
oiseaux, en chimères, en femmes, en hommes 
aux yeux de verre : ce sont partout petits kios- 
ques à toits recourbés, logettes en bambou, 
ponts rustiques enjambant de minuscules riviè- 
res, dont les eaux dorment sous les larges feuil- 
les de nénuphars; ici voltigent, dans d'immenses 
volières, tout ce que la race ailée offre de plus 
divers par la forme et de plus brillant par la 
couleur; là grimacent et gambadent, dans leurs 
cages, des multitudes de singes : ailleurs, le long 
d'un étang aux eaux limpides, on voit briller 
sur le sable de son lit de chatoyantes coquilles 
aux milles reflets et des rameaux de plantes 
d'un rouge de pourpre. 

Parfois, effrayé par les pas du promeneur, 
un poisson aux écailles d'azur et aux nageoires 



lOO LA CHINOISE. 

d'or s'élance de la rive pour se cacher dans les 
racines des végétations aquatiques qui flottent 
sur Tonde, ou bien un héron blanc à tête noire, 
dressé sur ses longues pattes roses, le cou ployé, 
attendant sa proie , prend lourdement son vol 
pour aller s'abattre sur un îlot de verdure. 

Au dehors, en visite, à la promenade, la 
grande dame se fait accompagner d'un nom- 
breux personnekde serviteurs. Blottie dans une 
chaise à porteur entièrement close , son ombre 
se dessine à peine sur les rideaux de gaze im- 
pénétrable des fenêtres. Une femme de con- 
dition n'aurait garde de se montrer aux regards 
de la populace. 

De même que la physionomie et la mode, 
ces mœurs et ces manières ne sont pas près de 
changer. 

:- Il en est à cet égard en Chine, cette aïeule 
des nations, comme dans tous les États gou- 
vernés despotiquement. 

Là, en effet, où la femme est séparée de 
l'homme et vit enfermée, elle n'a pas de ton à 



tft^ifgimmrwmmmir^^^^miw m lunyj u wpiv t.^w^gajcriai— gim m nin ■ w m 



LA CHINOISE. lOI 

donner, pas de mode à suivre, encore moins 
à se préoccuper de modifier son costume et 
son visage. 
Voilà pourquoi la Chinoise aura toujours : . . . 

Les yeux retroussés vers les tempes, 

Le pied petit à tenir dans la main ; 

Le teint plus clair que le cuivre des lampes, 

Les ongles longs, les lèvres de carmin. 



6. 



mm 



^'iL^. L'J.. -"■iM-., J' 



'^oaa^'wwfnm^t^mK^-w^tm^ 



PETITS PIEDS. 



L 



« Tchao-ou*Niang est-elle jolie? demanda 
tout à coup Pê-min-Tchong* 

— Elle a un pied comme cela^ )» dit Siao* 
man, en rapprochant le pouce et Tindex. 

Un Européôi aurait rq)ondu, que le irisage 
de M'^^ X.... est gracieux, qu^elle est grèle ou 
potelée, que ses hanches sont petite» , ton 
cou fuselé, ses lignes onduletises. 

Quant au Chinois, à peine daigne^t-il jeter 
les yeux sur des formes quelquefois exquises, 
indiscrètement accusées par le costume, et re- 
monter au visage , en s^amusant à tous les d^ils 
charmants, qu'on devine. Pour lui, Tidéal rêvé 



■■■«■■ Il 



1 



104 PETITS PIEDS. 

est un pied mesurant , à peine , cinq ou six cen- 
timètres : sa petitesse est ce qui le préoccupe 
avant tout : c'est le signe distinctif de la beauté 
de la femme ; — beauté recherchée et obtenue , 
au prix de combien de souffrances et de com- 
bien de tortures ! . . . 
Ce pied est plutôt déformé que petit. 

C'est vers la sixième année de leur âge, que 
les jeunes filles subissent cette cruelle opéra- 
tion. Les orteils sont repliés, au moyen de 
bandelettes de toile, en les forçant à se rap- 
procher du talon. 

Au début, on tient ces ligatures légèrement 
flexibles, puis on les resserre peu à peu. 

Les souffrances endurées par les enfants n'en 
sont pas moins intolérables. La vivacité natu- 
relle à leur âge les poussant à vouloir mar- 
cher, à peine peuvent-elles faire quelques pas, 
en se cramponnant aux vêtements de leur mère, 
pour ne pas tomber. 

Ce supplice dure sept ou huit mois, après 
lesquels, le pied ayant pris la forme voulue. 



PETITS PIEDS. I05 

les plaintes et les cris cessent avec les dou- 
leurs. 

Les petites filles résistent avec peine à cette 
dure épreuve, qui entraîne après elle des en- 
flures, des plaies, et parfois la gangrène : plu- 
sieurs sont longtemps dans un état pitoyable, 
provenant des différentes compressions aux- 
quelles ont été soumis leurs tendres pieds. 

Dès le jeune âge commence donc pour la 
Chinoise cette existence particulièrement triste, 
que mènent toutes les femmes chez les peuples 
orientaux. 

Aussi bien, de nombreux sacrifices, des 
offrandes et des libations répétées aux douze 
accoucheuses (i) n'accompagnent pas ordinai- 
rement sa naissance. Le foyer n'est pas en 
fête, la joie de la famille n'apparaît pas à sa 
venue : ce n'est pas l'enfant désiré, appelé; 
surtout, ce n'est pas Théritier destiné à porter 
le nom des ancêtres et à perpétuer la race. 

(i) Les heures du jour et de la nuit où raccouchement a 
lieu. 



Io6 PETITS PIEDS. 

Sa vie beaucoup plus reafermée que celle des 
femmes égyptiennes, mauresques, arabes, s'é- 
coule tout entière à Técart, dans la pratique 
des rites de Tintérieur. 

En Egypte , les femmes fréquentent les ba- 
zars, circulent sur les places publiques. 

Une Chinoise à pied est , ou femme du peuple 
portant des fardeaux et exerçant le métier de 
portefaix , ou bien une de ces femmes de races 
mêlées, appelées Cantonnaises. 

Bien plus que les rites, Tusage de déformer 
les pieds la contraint à rester cachée et comme 
cloîtrée dans ses appartements. 

Le jour des noces, tous les amis viennent 
complimenter les époux, et, à chaque visite , les 
entremetteuses emmènent la nouvelle mariée 
au salon , pour faire admirer ses pieds , qu^on 
décore des noms poétiques de lis et de né- 
nuphars d'or. 



PETITS PIEDS. 107 



IL 



Les goûts diffèrent donc comme les climats. 

N'est-ce pas l'habitude, chez nous, comme 
au temps de Térence, de voir les jeunes filles se 
serrer la taille jusqu'à Tétouffement ? 

Dans cet ordre d'idées, le peuple chinois 
n'a pas craint de dépasser les dernières limites 
de Tabsurde : ses caprices sont devenus de la 
cruauté, et on se sent douloureusement ému en 
voyant les femmes s'avancer en trébuchant, 
obligées à chaque instant de s'appuyer aux 
meubles et aux murailles de l'appartement : 
elles tomberaient vingt fois, sans le secours de 
leurs suivantes, ou si elles ne mettaient la main 
sur le bras ou l'épaule de leur mari. 

Les versions les plus contradictoires abon- 
dent sur cette coutume, qui, sous prétexte d'un 



Io8 PETITS PIEDS. 

raflfinement de beauté , impose , depuis des siè- 
cles, aux femmes chinoises, de si cruelles tor- 
tures. 

Des poètes indigènes ont célébré les lis d'or^ 
sans en préciser autrement l'origine. 

Quelques lettrés font remonter cet usage 
au règne de Kiagnan-Li-You , prince quelque 
peu excentrique, qui voulant, autre Procuste, 
rapetisser les pieds de ses filles et de ses con- 
cubines, n'aurait trouvé rien de mieux que 
de se servir du procédé indiqué. Ses courti- 
sans, empressés de louer l'idée et de la mettre 
en pratique, auraient achevé de la rendre popu 
laire. 

D'autres pensent, non sans raison, qi.en 
brisant les pieds de leurs femmes , les Chinois 
ont moins voulu donner à leur démarche « le 
« balancement du saule agité par la brise, » 
que leur créer des mœurs sédentaires, motivées 
par leur tempérament fougueux. 

Quoi qu'il en soit, la folie de l'habitude Ta 
emporté sur le bon sens : tous les efforts pour 
la déraciner ont été vains, et la Jeune fille qui 



r^ 



PETITS PIEDS. 109 

n'aurait pas le pied comprimé trouverait diffi- 
cilement à se marier. 

Dans quelques provinces elle serait méprisée. 

Vers 1 845 , l'empereur stigmatisa cet usage 
barbare, et rappela aux chefs de familles, qu'en 
l'adoptant, leurs filles seraient privées de l'hon- 
neur d'être admises dans le palais impérial. 

On dit, du reste, ces dernières peu enthou- 
siastes pour aller à Pékin mener une existence 
de recluses : elles s'en dispensent en usant vo- 
lontiers de stratagèmes : certaines allèguent 
des infirmités imaginaires; toutes prétendent 
souffrir du supplice du pied déformé. 

Le Chinois a donc tout défiguré, tout boule- 
versé : les maux vrais et réels ne lui suffisant 
pas, il s'est plu à en inventer d'artificiels; il 
aime la difformité, les monstres; il ne veut 
rien tel que l'a fait la nature, pas même la 
femme, qu'il s'évertue à contourner à sa fantai- 
sie, comme les arbres de ses jardins. 

Il y a des nations immobiles, sur lesquelles 
le temps n'exerce aucune aaion. 

7 



>^^i0l- 



IIO PETITS PIEDS. 

La Chine occupe le premier rang parmi ces 
peuples asiatiques, où ne régnent que les sou- 
venirs. Le passé y décide du présent, et rien ne 
change dans les idées de la société. Les institu- 
tions antiques se conservent, — il est vrai, — 
mais avec elles régnent le vice, Tignorance et 
la tyrannie. 



-C«s3&«0- 



LES ESCLAVES DU CAMBODGE. 



I. 



On ne juge pas seulement d'un peuple par 
les ruines de ses temples abattus , par des 
colonnes renversées, qui ornaient autrefois de 
majestueux portiques, par des inscriptions, 
plus ou moins intelligibles, destinées à perpétuer 
le souvenir d'une civilisation éteinte. 

Si les récits merveilleux abondent sur Ang- 
Kor et Baï-on, ces antiques cités, aujourd'hui 
détruites, l'attrait n'est pas moins vif, quand 
les yeux se portent sur cette autre ruine qu'on 
appelle l'organisation politique et sociale du 
Cambodge. 

La forme du gouvernement est la royauté 
la plus absolue. 



112 LES ESCLAVES 

Au sommet, le roi, unique propriétaire 
du sol, souverain seigneur et maître de ses 
sujets. 

Au-dessous, tout un personnel nombreux de 
puissants mandarins, les uns chargés des divers 
services du palais, les autres du soin de 
Padministration et de la justice ; puis le peuple, 
avec ses habitudes, sa religion et ses cérémo- 
nies *, enfin les esclaves. 

Le nombre de ces esclaves est de huit ou neuf 
mille. Leur condition a été réglementée par des 
ordonnances royales rendues en janvier 1877. 

On les divise en trois catégories. 

La première comprend les esclaves à vie. 

Ce sont d^anciens révoltés ou de grands 
criminels condamnés à mort, dont la peine a 
été commuée en prison perpétuelle. Chaque 
membre de leur famille est lui-même réduit à 
rétat de servitude, et doit expier à perpétuité 
la faute d^un ancêtre qu'il n'a peut-être jamais 
connu. 



DU CAMBODGE. Il3 

On les appelle esclaves du roi (Neac-Ngear) : 
lui seul peut les rendre à la liberté , en récom- 
pense de services signalés. 

Sur la proposition du tribunal supérieur ^ 
quelques-uns peuvent se racheter, quand ils 
ont su, par leur conduite, se rendre dignes de 
cette haute faveur. . 

L'esclave , dans ce cas , a le droit de choisir 
une résidence à son gré : il reçoit gratuitement 
une livre de riz par jour, une ration de sel , et 
un tien de sapèques , c'est-à-dire la valeur de 20 
centimes, pour Thabillement; il ne doit annuel- 
lement au roi que trois mois de services; il est 
même autorisé à se faire substituer pour le tra- 
vail des corvées et, au besoin, à racheter ces 
corvées au taux légal. Pendant les neuf autres 
mois de Tannée, il peut indifféremment, et 
selon ses aptitudes, faire du commerce pour son 
propre compte, ou se livrer aux travaux de 
l'agriculture. La possession des choses mobi- 
lières lui est permise. Il a la faculté de contrac- 
ter mariage, même avec une femme libre, com- 
me la femme Neac-Ngear peut se marier avec 



114 ^^ ESCLAVES 

un indigène libre. Les enfants issus de ce mariage, 
quand leur nombre est supérieur à trois, sui- 
vent, les deux tiers la condition de la mère, le 
dernier tiers la condition du père. 

Cet affranchissement, laissé tout entier au 
bon plaisir du souverain, est aussi rare qu^ex- 
ceptionnel. Ceux qui n'en peuvent être l'objet 
demeurent sous le joug, soumis aux anciens 
usages. 

Les crimes qui entraînent l'esclavage à vie, 
sont : les attentats contre la personne du roi, 
regardé comme un dieu , ou ces mêmes atten- 
tats contre l'inviolabilité des personnes de la 
famille royale. 

On s'étonne, à juste titre, de voir lesprison- 
niers de guerre subir le même sort que ces 
criminels. 

Cette révoltante pratique est subordonnée, il 
est vrai, à un arrêt rendu par une haute cour; 
mais la volonté seule du chef de l'État l'em- 
porte presque toujours sur la décision rendue. 

Parmi ces Neac-Ngears les uns sont prépo- 
sés à la garde des éléphants , à l'entretien des 



i« %^^^^^^^'^^^'^^^mmK'^m^iw^^^i^mfmim^^^Kt^^'i^^mm^^mm^gnm^^mmmm^^m^^mm^m 



DU CAMBODGE. Il5 

écuries, ou travaillent aux arsenaux et sur les 
chantiers de construction des établissements 
d'utilité publique; les autres portent le palan- 
quin royal, surveillent les entrées et sorties des 
nombreuses portes du palais, ou frappent le 
tam-tam. Leur costume ne dénote en rien la 
peine infamante qui leur a été infligée, et qu'ils 
subisseïit. 

Les esclaves de VEtat^ ou de la deuxième 
catégorie, sont des condamnes en faveur des- 
quels des circonstances atténuantes ont été 
admises, et des individus poursuivis pour cri- 
mes et délits qui ont trouvé un refuge dans la 
pagode. 

Ces derniers consentent-ils à rester attachés 
au service du temple, ils jouissent toute leur 
vie du bénéfice du droit d'asile. 

L'asile, ce droit longtemps sacré, et dont 
on constate l'existence chez presque tous les 
peuples primitifs, est donc, au Cambodge , 
détourné de ses origines et des idées communé- 
ment répandues sur ce point. Ce respert pour les 



'l fl" * 11- '* <v 



Il6 LES ESCLAVES 

lieux d'asile tenait, chez les païens, à cette opi- 
nion généralement admise, <|ue la divinité se 
chargeait elle-même de punir le criminel qui, 
se réfugiant dans ses temples , venait se mettre 
sous sa protection ; de sorte qu'on devait accu- 
ser d*impiété quiconque semblait vouloir lui 
ôter ce soin, en paraissant douter de sa justice. 
Cet usage, en soi, n'avait rien que de louable, 
puisqu'il n'était toléré qu'en faveur de gens 
plus malheureux que coupables, tels que les 
meurtriers involontaires. Chez les chrétiens, un 
certain esprit de douceur et de charité faisant 
place aux idées reçues, le droit d'asile devait 
avoir sa base dans un principe différent du pa- 
ganisme. Ce droit ne fut établi que comme un 
moyen d'adoucir, à l'égard des délinquants, les 
rigueurs d'une peine, le plus souvent barbare, 
et de donner un refuge aux accusés non cou- 
pables que les formes arbitraires de la justice, 
à cette époque, ne protégeaient pas toujours. 
Telle est Tidée que le moyen âge s'est efforcé 
d'introduire dans le droit commun. 
Au Cambodge, l'asile soustrait le criminel, 



m 



DU CAMBODGE. I I 7 

non seulement à la violence du châtiment, le 
débiteur à la dette , il supprime la peine ; en 
un mot, il combat le droit. On va plus loin : 
certains de ces réfugiés privilégiés sont élevés 
à la dignité de bonze, quand on remarque 
chez eux de Tintelligence et des dispositions à 
remplir ces fonctions. 

Ces asiles, toutefois, sont peu nombreux : 
nous ne trouvons pas, en dehors des pagodes, 
ce qu'on appelait l'asile séculier, qui, comme on 
le sait, devait se multiplier chez nous à l'infini : 
limité d'abord à la table du roi barbare , à sa 
demeure et à celles des grands seigneurs, le 
plus petit baron, par la suite, aurait cru déro- 
ger, s'il n'avait pu soustraire les malfaiteurs 
à la justice bourgeoise d'une ville du voisi- 
nage. 

Les pagodes, on le voit, gîtent un personnel 
spécial et varié qui se recrute encore de la ma- 
nière suivante. Un mandarin, pour attirer sur 
lui, d'une manière plus efficace, les grâces et les 
faveurs de Bouddha, ou à Toccasion de quelque 



iiLi I ■^nrpnwwmTTriTrnT t ii m t ij i 



Il8 LES ESCLAVES 

solennité, fait don à la bonzerie d'un ou de plu- 
sieurs de ses serviteurs, chargés à Pavenir de la 
propreté et de Tentretien du temple, du soin de 
labourer et ensemencer les terres y attenant, 
situation que le Cambodgien préfère quelque- 
fois à sa liberté. 

C'est parmi ces derniers que les bonzes des 
différentes sectes bouddhistes choisissent leurs 
espions, si redoutables à nos missionnaires, en 
temps de persécution. 

Les esclaves susceptibles d'être achetés^ don- 
nés ou revendus j sont rangés dans la troisième 
catégorie. 

Ce trafic s'est exercé, pendant de longues an- 
nées, sur les rebelles et les captifs de petites 
peuplades sauvages, telles que les Kouys, les 
Penongs, ou sur des indigènes réduits ainsi 
que leur famille, nombreuse presque toujours, 
à la plus extrême misère. 

Ces Penongs ou Kouys, de races nomades, 
rompus aux dures fatigues de la chasse et exercés 
journellement dans de véritables combats contre 



»-fc.l^ *J- " 



DU CAMBODGE. II9 

les bêtes fauves, qui pullulent dans leur pays, 
étaient fort recherchés sur les mardiés de 
Phnôm-Penh et atteignaient des prix considé- 
rés comme élevés , huit ou neuf cents francs. 
Un Cambodgien se payait au plus quatre cents 
francs, un Annamite , deux ou trois cents. La 
fille vierge Penong était achetée de mille à 
douze cents francs, prix ordinaire d'un élq>l]ant 
de guerre bien dressé. 

Les récits abondent sur Torganisation de cette 
industrie, qui s^est développée sur une très vaste 
échelle, et que nous ne pouvons mieux caracté' 
riser que par ces mots : la chasse â Thomme. 

Ce fut, pendant des siècles^ Tune des prin- 
cipales occupations de ci^ peuplades erran- 
tes, qui habitent les frontières encore mal défi- 
nies du nord de la presquHe de rindo-Chine^ 
et vivent habituellement de pillage, après avoir 
élevé Tesclavage â la hauteur d^une institution 
commerciale. 

Le prétexte ostensible de cette violation 
de la propriété et du droit des gois^ 



120 LES ESCLAVES 

rantâgotiisme des sectes différentes auxquel- 
les appartenaient les oppresseurs et les vic- 
times; sans compter que la guerre, déclarée 
sous des prétextes au moins aussi frivoles , se 
chargeait de continuer cette œuvre de spoliation 
et de destruction. 

Dans le Laos, par exemple, des explorateurs 
européens nous apprennent que la presque to- 
talité des classes indigènes inférieures a disparu 
de son sol natal, et donnent sur ces dévasta- 
trices incursions des détails qui dépassent , en 
atrocité, tout ce que Timagination peut rêver 
de plus affreux. 

Le i5 janvier 1877, Norodon I*% en dé- 
fendant expressément ces transactions, dé- 
clara qu'à l'avenir tout commerce de cette 
nature demeurait prohibé , et que quiconque 
enfreindrait sa volonté serait livré à la justice. 
Désormais, ces esclaves achetés jouissaient de 
la faculté de rachat : ils devaient, aussitôt les 
ordonnances royales promulguées, être conduits 
chez le gouverneur de la province chargé de 
dresser un contrat régulier, relatant Tacquisition 



^i" 'vm «^Ki^'^'>^P«inF 



DU CAMBODGE. 121 

primitive , sinon les maîtres étaient déchus de 
leurs droits vis-à-vis d'eux. 



IL 



La population cambodgienne se compose 
des mandarins, des hommes libres et des es- 
claves. 

Entre l'homme libre et l'esclave existe une 
classe particulière d'individus, appelés impro- 
prement esclaves pour dettes , et auxquels la 
qualification d'engagés semble mieux convenir. 

On entend par engagé, tout débiteur d'une 
somme d'argent qui, ne pouvant se libérer, sq 
donne en gage à son créancier. Cette aliénation 
provisoire de la liberté est pour le pauvre un 
mode légal de payement. L'avantage prin- 
cipal qu'il en retire est de ne pas payer d'inté- 
rêts, les travaux par lui fournis s'évaluant au 
cours normal du jour. 



122 LES ESCLAVES 

Sa situation, toutefois, ne laisse pas d*avoir 
de graves inconvénients. Tout ce qui se casse , 
se perd ou se détériore dans la maison lui est 
imputé à faute, et devient le prétexte de retar- 
der, pendant des années, l'époque de sa libé- 
ration; moyen aisé, mais odieux, d'accroître la 
somme due, quand il ne met pas Pengagé dans 
Fimpossibilité de se racheter jamais. 

Ceux de ces débiteurs qui n'habitent pas avec 
leur maître sont appelés esclaves du dehors. 
Cette quasi liberté leur est accordée sous cer- 
taines conditions; ils la mettent à profit, en 
travaillant pour leur compte personnel. S'ils 
sont en voyage au moment où le maître les 
requiert, celui-ci ne peut rien contre eux ; mais 
si, étant présents, ils ne se rendent pas aussitôt 
à son appel, ils sont passibles d'amendes pro- 
portionnées à la durée de leur absence hors 
du logis. 

Dans les familles riches, l'engagé fait la 
cuisine, ou se voit reléguer dans les écuries, 
dans les barques. Les gens de condition infé- 
rieure le considèrent comme faisant partie de 



pT-'ST^r 



DU CAMBODGE. 123 

la maison : c'est rhomme de confiance préposé 
à la garde des coffres et armoires renfermant 
or et bijoux. 

Sa rançon payée, il rentre dans tous ses 
droits. N'ayant été nullement marqué d'in- 
famie, il peut aspirer aux fonctions publiques, 
briguer le mandarinat, revêtir la robe jaune 
des bonzes : aussi, il est commun de voir 
l'engagé de la veille, métamorphosé le lende- 
main en maître de son ancien créancier. 

Telle est cette institution , à l'avance jugée 
et condamnée, si l'on admet pour principe 
que l'homme est essentiellement égal à l'homme 
sur toute la surface de la terre. Cette idée se- 
rait-elle contestée, que la raison et le droit au- 
raient dû, depuis longtemps, avoir gain de 
cause sur ce point. 

Depuis le 1 1 août 1 863 , époque à laquelle 
remonte notre protectorat sur le Cambodge, 
des polémiques se sont élevées à plusieurs re- 
prises sur ce sujet. 

Les moins osés, invoquant l'influence des 



■^■■-^ 



124 LES ESCLAVES 

climats et d'autres circonstances extérieures, 
et de même, disent-ils, que Tenfant n'atteint 
que par degrés la force et l'intelligence; de 
même que tous les hommes ne sont pas égaux 
en vigueur et en esprit, émettent Ta vis que les 
peuples n'arrivent que peu à peu au rang de 
nations civilisées; qu'il est inadmissible que 
le rang soit le même pour tous, parce que la vie 
des peuples présente les mêmes accidents que la 
vie de l'homme , laquelle est aussi inégale que 
celles des familles : d'où ils concluent qu'il 
faudra probablement bien des siècles écoulés, 
avant que la suppression de l'esclavage s'o- 
père sur toute la surface du globe. 

D'autres, moins timides ou plus pratiques, 
considérant surtout l'esclavage au point de vue 
des maux sans nombre qu'il entraîne à sa suite, 
remplis, d'ailleurs, de pitié pour ces malheu- 
reuses viaimes vouées à l'oppression, et faisant 
abstraction des lois qui président aux évolutions 
de l'humanité, réclament avec insistance la 
disparition immédiate de ce qu'ils appellent 
une institution honteuse. 



Ckmms on k voit, k solution de ce pru- 
blême s^impo^ tous ks jours davantage, <:t îe 
tenç» n'est peut-être pas éloigné olc cei» tbcii*- 
Te5 de TExtrême'Orieot vont, enfii., \oJr ^ever 
sur eux 1 aurore de la iioerté. 



• «vfrvi^^ V 



OPIUM. 



I. 



Que n'a-t-on pas dit et surtout écrit contre 
l'opium? 

Autant rééditer à ce propos toutes les bille- 
vesées des antagonistes de la nicotiane qui, 
depuis un siècle, ont attaqué le tabac et réussi 
à en accroître l'usage. 

Les plaisirs et les goûts variant avec les cli- 
mats, Popium, à côté de ses détracteurs , a aussi 
ses thuriféraires, qui déclarent que ce suc 
épaissi des capsules du pavot calme les dou- 
leurs, procure le sommeil, guérit quelques-uns 
de nos maux, adoucit et rend supportable la plu- 
part des autres. 



■> Jll.f 



128 OPIUM. 

Son action très appréciable sur le cerveau , 
en donnant aux idées quelque chose de riant 
et de tumultueux tout à la fois , provoque chez 
les Orientaux ces fumées de Tivresse que lespeu- 
ples du Nord demandent aux liqueurs fortes. 

Cette excitation exige, toutefois, l'augmen- 
tation de Tusage dePopium, et il ne paraît que 
trop certain qu'un attrait invincible ramène 
sans cesse vers ce plaisir fatal le malheureux 
qui Ta goûté une fois. 

Alors apparaît l'abus, qui produit ces ravages 
effrayants observés chez les fumeurs invétérés. 

Les effets de Tivresse opiatique varient avec 
les caraaères, avec les complexions. C'est une 
gaieté folle, chez les uns : ils rient , chantent, 
dansent ; chez les autres, c'est une fureur aveu- 
gle poussée jusqu'aux actes de la plus épou- 
vantable démence. 

Avec le temps, cette impérieuse habitude 
d'intoxication entraîne, dans l'organisme de 
celui qui s*est laissé séduire par cette âpre sa- 
veur du laudanum, Tamaigrissement , la fai- 
blesse, le tremblement, un état habituel de 



OPIUM. 129 

tristesse, de stupidité, de somnolence qui le 
prive bientôt de toutes ses facultés : il meurt 
enfin , victime de cette passion ; mais , aupara- 
vant, il tombe dans un abrutissement moral 
qui le dégrade , autant que les liqueurs alcooli- 
ques avilissent celui qui s'y livre habituelle- 
ment. 

L'Inde expédie en Chine ses diverses sortes 
d'opium dans des caises renfermant une centaine 
de boules de la grosseur d'un œuf d'autruche : 
au premier coup d'œil , un Chinois distingue 
aisément le Malwa, le Benarès et le Putna. 

La vente de ce produit joue un grand rôle 
dans le commerce interlope , qui occupe le pre- 
mier rang dans les échanges de l'Empire du 
milieu. Des dépôts flottants d'opium sont répar- 
tis un peu partout : au fond des baies , à l'em- 
bouchure des fleuves; des petites îles du litto- 
ral sont abandonnées par une sorte de concession 
tacite pour l'exercice de ce genre d'industrie. 

C'est là que la contrebande fait élection de 
domicile. Des maisons anglaises et américaines 



i3q opium. 

y entretiennent de petites flottilles armées en 
guerre, et prêtes à repousser par la force les vi- 
sites des mandarins ou les attaques des pirates. 
On constate que, depuis trente ans, les 
importations d'opium en Chine ont plus que 
triplé. 

Prohibé d'abord sous le régime annamite, 
puis introduit en Cochinchine, par des con- 
trebandiers, pour le seul usage des Chinois et 
de quelques riches indigènes , Topium s'est ré- 
pandu, depuis notre conquête , et jusque dans 
la basse population, avec une extraordinaire 
rapidité. 

En 1 864 , la ferme d'opium figure au bud- 
get de la Cochinchine pour une somme de six 
cent mille francs environ. 

En 1868, la même ferme est louée au prix de 
un million quatre cent cinquante mille francs. 

En 1 874, elle était adjugée à d'opulents ban- 
quiers chinois, moyennant la somme de deux 
millions huit cent mille francs. 

Ces astucieux commerçants surent tirer un 



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OPIUM. 1 3 1 

excellent parti de ce privilège : de rapides fortu- 
nes s'édifièrent bientôt , en même temps que des 
vexations de toutes sortes étaient la conséquence 
inévitable de l'exploitation ombrageuse et tra- 
cassière de ce scandaleux négoce. 

Pendant des années, les indigènes firent 
ainsi la douane sur notre propre territoire ; en 
même temps que le droit de perquisitionner leur 
était accordé à toute heure, en tous lieux, même 
dans le domicile des Européens, ils étaient au- 
torisés à sillonner les fleuves français de leurs 
flottilles, sous prétexte d'exercer leur commerce 
et de réprimer la piraterie. 

Le monopole de ces avides concessionnaires 
a été supprimé , et pareille mesure devait être 
prise plus tard vis-à-vis du Cambodge. 

Les Chinois fument l'opium , confortable- 
ment installés dans des établissements assez 
semblables à nos cafés : on y voit de très larges 
bancs en bois avec oreillers, et sur chacun d'eux 
se trouve un homme étendu , savourant la fu- 
mée odorante du narcotique. 



l32 OPIUM. 

L* Annamite, de mœurs moins raffinées, a 
créé et fréquente d^abominables bouges appelés 
fumeries. 

Après avoir fait bouillir l'opium pour le dé- 
gager des impuretés qui en altèrent la saveur, le 
fumeur le recueille à l'état liquide. 

A la pipe de bambou , longue de cinquante 
centimètres et percée à la façon de Tembouchure 
d'une flûte, s'adapte un fourneau, en forme de 
petite bouteille de terre rouge, dont Torifice 
n'est guère plus large que la tête d'une épingle. 
Une aiguille d'acier présente à cette mince 
ouverture la petite boule d'opium, allumée 
à la flamme d'une veilleuse : après trois ou 
quatre aspirations , la dose narcotique se trou- 
vant épuisée , le fumeur la renouvelle jusqu'au 
moment où les sensations agréables se font 
sentir. 



LA FUMERIE. 



Aussi peu instruits que les contemporains 
de Molière sur le quare facit dormire de 
Topium, le sommes-nous davantage sur les 
rêves qu'il procure? 

Et d'abord, l'opium donne-t-il des rêves? 

Le récit suivant, trouvé dans les papiers 
d'un vieux fumeur, répond à cette question : 
une espèce, comme on dit en langage de 
palais. 



I. 



On était à la fin d'avril : pas une goutte 

d'eau tombée du ciel de la Cochinchine, depuis 

8 






l34 LA FUMERIE. 

SIX mois, n^était venue rafraîchir l'atmosphère 
embrasée ; à des journées lourdes et acca- 
blantes, qui se traînaient loin du pays, les 
unes au bout des autres, succédaient des nuits 
sans air et suffocantes. 

Ce jour-là, le supplice avait été plus in- 
tolérable encore. 

Le matin, comme il le faisait aux époques 
du courrier, Manoêl avait posé au tagal, 
chargé de la distribution des lettres, son 
étemelle question : « Avez-vous quelque chose 
pour moi ? suivie comme d^habitude, de la 
même courte réponse : « Non, Monsieur. » Les 
deux coins de ses lèvres s^étaient relevés dans 
une nerveuse contraction, après 'quoi, il était 
retombé dans sa noire mélancolie, inter- 
rompue par de sourdes exclamations et les 
mots (c traîtresse, infidèle, » sortaient de temps 
en temps de sa bouche. 

Dans sa pensée, ces paroles s^adressaient 
à une ancienne maîtresse du nom de Pépita, 
qu'il avait connue autrefois à Paris, et dont le 
souvenir était resté ineffaçable dans sa mémoire. 



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LA FUMERIE. I 35 

Manoël aimait toujours cette femme et plus 
que jamais, avec un désir aigu et persistant. 
A certains moments, il eût voulu la déchirer 
de ses ongles, Pétouffer entre ses deux mains, 
mais, bien plus encore, il eût été heureux de 
la tenir dans ses bras, et de la couvrir de 
caresses et de baisers. 

Manoël, Corse d'origine, après avoir habité 
le Tonkin pendant quelques années, se trou- 
vait à Saigon depuis trois ou quatre mois seule- 
ment. Pourquoi était-il venu en Cochinchine ? 
à la suite de quelles circonstances s*était-il 
expatrié? Son mutisme étant toujours resté le 
même sur ce sujet, ses amis s'étaient cru 
obligés de respecter son silence. 

Dans la soirée, Manoël avait pris sa pipe 
d'opium, dont le goût lui avait paru détes- 
table : contre l'ordinaire, il avait ressenti tout 
à coup une extrême pesanteur à la tête, des 
tintements dans les oreilles; sa vue s'était 
obscurcie ; à des vertiges avaient succédé des 
rêvasseries sans nom. Pour secouer plus vite 
la somnolence qui l'envahissait, il était sorti, 



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l36 LA FUMERIE. 

semblant méditer dans son cœur quelque noire 
vendetta. 

Après avoir fait des lieues dans la cam- 
pagne et à travers la ville, il s'était trouvé, 
vers le milieu de la nuit, sur la route qui 
conduit à Cho-lon, à l'extrémité d'une im- 
mense plaine, dont le sol est comme marqué 
d'un fer rouge. 

Cette vaste solitude, appelée la Plaine des 
Tombeaux, entoure la ville de Saigon d'une 
ceinture de tristesse et de désolation : çà et là, 
d'antiques sépultures quadrangulaires dépouil- 
lées de leurs incrustations, des tombeaux en 
ruine ; partout, des terrains nus, hérissés de 
hautes herbes flétries, prenant des figures étran- 
ges et semblant par moment se chuchoter à 
voix basse des histoires sinistres. 

Il faisait une de ces belles nuits que l'on ne 
voit que dans T Extrême-Orient. 

Sur un ciel tout constellé de myriades d'étoi- 
les scintillantes, la lune lentement montait, 
blanche, énorme : nuit brillante et ruisselante 



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LA FUMERIE. l3j 

de lumière vive et argentée, répandant ses 
clartés limpides sur tous les objets d'alentour ; 
dans le lointain paysage, mangoustaniers et 
manguiers, bananiers et tamariniers, aréquiers 
élevés, goyaviers et pamplemousses, qui or- 
naient jadis, en ces endroits, les délicieuses 
maisons de plaisance des mandarins annamites 
dont les ruines se cachent aujourd'hui sous 
l'herbe, se montraient visibles comme en plein 
jour : mais Manoêl allait indifférent au milieu 
de toute cette splendide poésie silencieuse de la 
nature et du ciel, et tellement hors de lui- 
même, que, tout seul, il parlait à haute voix 
et gesticulait, comme dans les tragédies. 

Soudain, au détour du chemin, une forme 
humaine se dressa devant lui. 

C'était une Indienne d'une taille élevée et 
d'attitude imposante. La noblesse de ses gestes 
se traduisait jusque dans ses moindres mou- 
vements. Drapée à l'orientale, elle portait avec 
une certaine grandeur ses longs voiles blancs 
rejetés sur l'épaule, et le turban moucheté de 
couleurs vives posé sur sa tête, d'où s'échap- 

8. 



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l38 L& FUMERIE. 

paît le flot ncnr et ondoyant de sa chevelure 
révoltée contre un peigne d'ai^ent en forme 
de diadème. A son cou, et descendant jusque 
sur la poitrine, étaient amoncelés des sequins, 
des [Hastres, des roupies, des colliers, des 
plaques d'or et d'argent. Aux poignets minces 
et ronds d'un bras charnu, sonnaient des bra- 
celets à cinq rangs formés de petites boules d'or, 
reliées entre elles au moyen d'un fi! de même 
métal. Ses longs doigts fuselés et relevés à la 
dernière phalange, ceints de bagues plates à 
fleur et à facettes, provoquaient les baisers. 

Poussé par une irrésistible inspiration de 
jeune homme épris du surnaturel, le cœur plein 
de désirs ardents, Manoël, subitement conquis 
et dompté, s'était mis à suivre son étrange com- 
pagne nocturne. Tout en marchant, et quoique 
plongé d'admiration devant la beauté rayonnante 
de son guide, il ne laissait pas d'interroger, 
par la pensée, cette superbe créature à la 

a boue ; fleur cueillie dans 
dans tout son éclat par 



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LÀ FUMERIE. l39 

un richissime maharadjah, et respirée depuis 
par des narines grossières.... 

Peut-être avait-elle été tout cela.... 

Après dix minutes de marche, ils arrivaient 
devant la porte d^une maison de fâcheuse 
apparence, dont l'unique étage surplombait un 
rez-de-chaussée écrasé, étroit, éclairé exté- 
rieurement par des lanternes aux vives couleurs 
multicolores. 



IL 



C'était une fumerie d'opium, très fréquentée, 
de Cho-lon. 

Dans le bouge, à peine éclairé par la lumière 
prête à s'éteindre d'une lampe puante qui se 
balançait au plafond, hommes et femmes éten- 
dus sur les banquettes, sur les nattes déployées 
à terre, attestaient, par leurs attitudes, leurs 



142 LA FUMERIE. 

délicat de l^art de la statuaire* Deux grands 
yeux de houris, noirs comme la nuit et brillants 
de vie, surmontés d'admirables sourcils et voilés 
de longs dis, éclairaient l'ovale gradeux de la 
face ébiunéenne. Sous un nez droit, la bouche 
hardiment se dessinait, et les lèvres rouges, 
de ce rouge cru de la rose de Chine, charnues, 
humides, laissaient voir une double rangée de 
dents petites et entièrement blanches. Sur la 
gorge brune, les seins avaient la forme de deux 
cônes droits allant en décroissant et s'amin- 
cissant depuis la base jusqu'au sommet. La 
taille ondulante était souple comme un roseau. 

Aucune physionomie. Les cheveux plan- 
tés bas indiquaient d^ailleurs que, sous ce 
front pâle, il n'y avait place ni pour les idées 
hautes, ni pour les sentiments nobles et géné- 
reux de Pâme, dont on ne voyait que l'admira- 
ble enveloppe. 

Llndienne, après avoir subi avec la plus 
complète indifférence l'inspection admiratrice 
dont elle était l'objet, avait présenté à Manoël 



LA FUMERIE. 143 

une pipe d'opium, que celui-ci avait portée ma- 
chinalement à sa bouche. 

A tout autre moment, et sous l'empire d'im- 
pressions moins sombres, il eût rejeté avec dé- 
goût l'instrument qui lui était offert, et se fût 
enfui avec horreur de Tabjecte fumerie où il 
était inconsciemment entré. Mais que lui im- 
portait le lieu, le spectacle immonde qu'il 
avait sous les yeux? Quant à l'influence et aux 
effets pernicieux du terrible poison dont la va- 
peur suffocante lui étreignait la gorge et l'é- 
touffait, il n'y pensait pas davantage. Ce qu'il 
voulait, à défaut de la cessation immédiate de 
ses douleurs, c'était du moins le sommeil 
profond, l'oubli passager de ses chagrins, l'a- 
néantissement entier de son être et de ses fa- 
cultés pendant quelques instants. 

Le malade en proie à la souffrance exige- 
t-il de son médecin l'explication du modusfa" 
ciendi des médicaments? 

Que lui importait le remède, pourvu qu'il 
eût l'ivresse. 



144 L^ FUMERIE. 

Ainsi pensait Manoël, et les minces filets de 
fumée que laissaient échapper ses lèvres silen- 
cieuses, montaient en légères spirales bleuâtres 
au-dessus de sa tête chevelue. 

Quelques secondes après, il tombait inerte 
et comme foudroyé. 

Les yeux, aux pupilles affreusement dilatées 
et grands ouverts, étaient effrayants d'immobi- 
lité. La peur et l'affolement peints sur la face 
livide et convulsée, indiquaient que le dormeur 
était en proie à une épouvantable hallucina- 
tion, à un de ces affreux cauchemars pendant 
lesquels défilent toute une suite de fantômes 
d'êtres chers et perdus ! 



IIL 



On soupait dans l'un des plus somptueux 
restaurants du boulevard, renommé par ses po- 
tages à la bisque et le confortable de ses petits 
cabinets particuliers. Le grand salon du pre- 



LA FUMERIE. 146 

mier étage, tapissé de tentures rouges et or, 
éclairé par les cent bougies des candélabres se 
reflétant à Pinfini dans les glaces, sur les do- 
rures et les cristaux à facettes, était resplen- 
dissant de lumière. 

Les filles, le feu dans la tête, l'éclat dans les 
yeux, le rire saccadé et strident sur les lèvres, 
montraient, à chaque propos grivois des joyeux 
convives, leurs dents fines et brillantes. 

Pépita, dans une robe de satin rose, lar- 
gement décolletée, découvrant ses superbes 
épaules, faisait sonner les lourds bracelets qui 
s'enroulaient autour de ses bras : deux émerau- 
des brillaient à ses oreilles. 

Sous son sourire de jolie femme aux lèvres 
rieuses, se cachaient les instincts les plus per- 
vers et les plus monstrueux. 

A quinze ans, assoiffée d'indépendance, elle 
avait déserté un beau soir la maison paternelle. 
Ce n'est pas avec une grâce timide et le rose 
sur les joues qu'elle avait reçu ce premier bai- 
ser doux et mystérieux, qui trouble jusqu'au 
plus profond de l'âme ; it qu'elle devait être un 

9 



146 LA FUMERIE. 

jour, elle l'était devenue de suite, avant que 
ses désirs se fussent émoussés. Depuis le dé- 
part de Manoël, elle avait bu à la coupe du 
plaisir, aimant surtout à changer d^échansons; 
et maintenant elle s'épanouissait dans Pac- 
complissement de sa destinée, en desséchant 
les cœurs et en tuant les âmes. 

Émérillonnée, à demi grise, elle s'écria tout à 
coup, quand vint son tour de raconter une gau- 
driole : 

a Je vais vous en dire une bien bonne. » 

Mon premier amant était Corse et s'appelait 
Manoël : il m^aima d^une passion ardente, folle : 
joies, délices, il connut et ressentit toutes les 
ivresses, sous les ardentes étreintes et dans la 
flamme de mes baisers. Beau, fier, Tâme éle- 
vée; de plus Manoël était riche. Il donnait 
sans compter, et avant de les formuler, j'avais 
l'extrême plaisir de voir tous mes désirs et mes 
vœux satisfaits. Son petit hôtel de briques 
rouges de la rue Benouville avait été mis sur 
un pied extraordinaire : il y avait introduit 



LA FUMERIE. 147 

tout ce que le luxe peut inventer de plus somp- 
tueux et de plus raffiné. Soirées, bals et récep- 
tions se succédaient souvent plusieurs fois par 
semaine. Au bout de quelques mois de cette 
vie enchanteresse, la ruine, sous la forme d'un 
carré de papier timbré, ne tardait pas à faire 
élection de domicile chez lui. Ce fut Pétincelle 
allumant une traînée de poudre. 

Quelles vives espérances, cependant, Famour 
ne donne-t-il pas à la jeunesse ! 

Un matin, Manoël tomba chez moi Pair 
triomphant. Sauvés ! nous sommes sauvés ! 
s'écria-t-il du plus loin qu'il m'aperçut : je 
croyais qu'il avait fait un héritage. « Apprête tes 
malles, nous partons dans huit jours pour le 
Tonkin. Ah! le Tonkin, ma chère Pépita, un 
pays où Ton n'a qu'à se baisser pour ramasser 
des pépites d'or à pleines mains, et avec cela 
des mines d'argent, des mines de cuivre, que 
sais- je; enfin là est la fortune, rapide, immense, 
telle que je la veux, telle que je la désire. » 

A cette partie de son récit, la belle fille fut 



148 LA FUMERIE. 

interrompue par de bruyants éclats de rire : 
pendant cinq minutes, gais propos, inepties et 
calembours se mêlèrent aux heurts des verres 
et au bruit des assiettes, dans un brouhaha de 
conversations à haute voix. 

Les fameuses pépites d'or du Tonkin avaient 
eu surtout le don de porter l'hilarité générale 
au delà de toute expression. 

« Le plus drôle, reprit Pépita, après avoir 
rempli son verre, qu'elle vida d'un seul trait, 
c'est que mon amant s'était mis dans la tête 
de m'emmener et de me faire partager les aven- 
tures de ce périlleux voyage. J'avais cru, d'a- 
bord, qu'il plaisantait, mais il fallut bientôt 
me rendre à l'évidence, quand je le vis pren- 
dre, huit jours après, l'express de Marseille, 
où il m'avait fait promettre d'aller le rejoindre 
pour m'embarquer avec lui. Chaque jour, 
lettres et télégrammes se succédèrent, me rap- 
pelant l'exactitude et mes promesses, mais je 
crois inutile de vous dire que je m'abstins de 
me rendre au rendez-vous. Dans une lettre de 
quelques lignes, je fis comprendre à Manoël 



LA FUMERIE. I49 

que je n'étais pas femme à me payer de bille- 
vesées et encore moins de songes creux : qu'il 
voulût bien mettre seul à exécution ses ambi- 
tieux projets; et voilà comment je me suis enfin 
débarrassée de mon premier amant, qui voulait 
me faire vivre de Pair du temps et pensait me 
griser de rosée. » 

A peine Pépita avait-elle achevé ces paroles, 
que, mue par une commotion soudaine , elle se 
leva de table, la figure extraordinairement pâle. 

a Mais le voyez-vous, dit-elle tout à coup, 
en indiquant du doigt un fauteuil resté libre : 
là,.... àcette place,.... il me regarde, il s'a- 
vance sur moi le poignard à la main ; . . . . » et af- 
folée, les cheveux défaits, un cri rauque sorti de 
sa poitrine : puis, raide, froide, livide, les yeux 
hagards, elle était tombée à la renverse sur le 
parquet, en proie à une affreuse attaque de 
nerfs. 

Les convives, qui n'avaient rien vu et surtout 
rien compris à l'incohérence de ses paroles, la 
supposant prise d'un accès subit d'aliénation 



l5o LA FUMERIE. 

mentale, s'étaient précipités sur leurs manteaux 
et leurs pardessus, se hâtant de gagner la 
porte. 

Comme le prince Ahmet des contes des 
Mille et une Nuits, qu'un talisman magique 
transportait immédiatement là où il voulait 
aller, Manoël, dans son rêve affreux, avait 
pénétré dans le salon, à la manière de Ban- 
quo venant assister au souper de Mac- 
beth; invisible, mais présent pour Pépita, 
muet, les yeux enflammés, il n'avait perdu 
aucune des paroles prononcées par celle qui 
avait été sa maîtresse. Quoi! cette femme à 
laquelle il avait tout donné, ses belles années 
de jeunesse avec sa fortune, quMl avait aimée 
avec une tendresse si complète, une foi si 
aveugle, non seulement elle l'avait lâchement 
abandonné pour se livrer avec plus de facilité 
à la débauche et à l'infamie, mais elle ne Pa- 
vait jamais aimé : il était honni, vilipendé, 
traité par elle comme le dernier des hommes. 
Cette femme n'avait pas même le saint respect 



tmmmÊtmmmmmmmtmmm 



LA FUMERIE. l5l 

du souvenir des premières amours ! Et c'est 
alors que, dans sa rage, sa colère et son humi- 
liation, Manoël avait levé sur elle son stylet 
et l'en avait frappée. 

Quand le jour parut, l'affreux cauchemar 
s'était peu à peu dissipé. 

Manoël s'éveilla les membres brisés; sur 
sa figure horriblement pâlie se lisaient toutes 
les souffrances de cette terrible nuit, et ses 
dents claquaient encore dans le frisson de la 
fièvre. 

Le soleil mettant partout sa teinte criarde 
de clarté crue, jeta bientôt dans la pénombre 
ses nappes aveuglantes de lumière. 

La fumerie d'opium était vide, Chinois 
et Annamites ayant fui depuis longtemps. 

Ce fut l'éclair illuminant tout à coup l'es- 
prit encore appesanti du dormeur. 

Son argent, ses bijoux, en effet, tout avait 
disparu. 

La belle Indienne l'avait dévalisé. 



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LAIDEURS. 



I. 



L'Annamite est le plus disgracié des Indo- 
Chinois de la race jaune, qui comprend, outre 
les habitants de l'Annam, les Chinois, les 
Cambodgiens, les Siamois, les Laotiens et 
les Birmans. 

De taille moyenne, les jambes arquées, plus 
petit et moins vigoureux que les autres Asia- 
tiques ses voisins, sa face s'aplatit, osseuse et 
losangique : il a le front bas et fuyant, les 
yeux obliques, étroits, avec les paupières bri- 
dées, les pommettes très saillantes, la barbe 
rare. Le nez aux narines écartées est non seu- 
lement le plus écrasé, mais aussi le plus petit 
des nez des Indo-Chinois. Les masses sombres 



.^•'*9Cm-^^isr^UL%iMa*.',.,vx^..L..ji4l»J^ fl9W^ ^^lVVSiJ«' ^^ 



1 54 LAIDEURS. 

de ses cheveux se roulent en chignon ou flot- 
tent sur ses reins. 

Cette tête coiflee du turban de soie noire, 
comme il sied à un notable, ou d'un crépon 
rouge ou bleu, quand il s^agit des mandarins, 
des interprètes ou des lettrés, reflète en somme 
tous les caractères particuliers à la souche 
mongolique , et peut paraître , à la rigueur, as- 
sez présentable. 

L^homme du peuple, sampanier, coulie, 
cocher de voiture dite malabar, est simple- 
ment hideux. 

D*un mauvais pantalon de calicot crasseux, 
retroussé jusqu'à la hauteur du genou, émerge 
un chétif torse cuivré, nu, ainsi que les jam- 
bes. Le gros orteil très écarté des autres doigts 
du pied, particularité spéciale à cette classe, lui 
a valu, de la part des Chinois, le surnom de 
Giao-chi (Doigts crochus). 

Le visage bestial de cet homme est toujours 
immobile, inerte, et paraît pétrifié dans Tidio- 
tisme : par indifférence ou dédain , soit plutôt 



LAIDEURS. l55 

par abrutissement^ aucun geste, aucune lueur 
dans le regard, rien sur cette face de bois. 

La femelle de ce bizarre personnage n'est 
pas moins horrible, si on songe surtout à la 
facilité avec laquelle elle se livre à la 
plus dégoûtante prostitution ; aucune pudeur, 
pas Tombre du sentiment des moindres conve- 
nances : en pleine campagne, après un orage, 
cette femme sans vergogne se dépouillera de 
son pantalon et de sa blouse, accrochera le 
tout à un arbre, et, naturellement, attendra 
nue, à Tombre d'un bananier, que le soleil, 
après avoir séché ses vêtements, lui permette 
de les reprendre et de continuer sa route. 

Né laid, l'Annamite devient repoussant 
par suite de l'usage immodéré qu'il fait du 
bétel. 

Les feuilles de cette plante, « genre poivre, » 
ressemblent à celles du citronnier. Son fruit, 
à peau verte et mince, de la grosseur d'une 
noix ordinaire, contient une amande dure et 
compaae. Elle croît volontiers sur les bords de 



1 56 lAIDEURS. 

la mer, en rampant à la façon des lianes, et, 
dans ce cas, on lui donne des échalas pour la 
soutenir; onlaj oint encore à Taréquier, sur le- 
quel elle s'enroule et grimpe de même que le 
lierre flexible. Elle a donné son nom à une 
préparation fort appréciée, dans la composition 
de laquelle entrent de la noix d'arec, de la 
chaux vive et du tabac. Par ses vertus astrin- 
gentes et toniques, elle facilite la digestion, et 
par suite, les autres fonctions des oi^anes inté- 
rieurs. Cest un agent puissant, qui relève la to- 
nicité de la peau, empêche les sueurs excessi- 
ves, en prévenant rafEsdblissement de Têtre tout 
entier, supprime la fièvic, guérit les dysen- 
teries, enfin calme les tortures de la soif. 

Gomme sur une feuille de papier à cigarette, 
le chiqueur étend avec précaution sur une 
feuille de bétel une petite quantité de chaux 
vive à rétat de pâte , rougie par de la teinture 
de curcuma et additionnée du quart ou de la 
moitié d'une noix d'arec. Ce pedt paquet se 
mâche très lentement. Bientôt, toute la mem- 
brane buccale prend une teinte vineuse, et il en 



LAIDEURS. l57 

découle une bave rougeâtre : on se figure aisé- 
ment la bouche d'un individu à qui un choc vio- 
lent vient de casser plusieurs dents. On peut sui- 
vre cet Annamite à la trace : partout, à chaque 
pas, il laisse derrière lui de larges crachats 
couleur sang, dont le pavé des carrefours est 
horriblement tacheté. 

A la longue le bétel décharné les gencives, 
noircit Témail des dents, le corrode, et finit par 
le détruire entièrement. 

La physionomie ne laisse pas de se ressentir 
de ces effets désastreux. 

Hommes et femmes, du moins pour l'Euro- 
péen, sont voués désormais à la hideur et ins- 
pireront à perpétuité le dégoût. 



II. 



Au moral, Tindigène est rongé par toutes 
sortes de vices, au nombre desquels le jeu et 
la prostitution se disputent le premier rang. 



1 58 LAIDEURS. 

Les maisons publiques constituent une des 
nécessités de la vie orientale. Dans les villes 
bâties sur le bord des fleuves, ces maisons sont 
aménagées dans des bateaux construits non 
pour naviguer, mais pour soutenir à flot un bâ- 
timent en bois à deux étages avec chambres et 
salons. Ces établissements sont appelés « Ba- 
teaux des fleurs, » parce qu'ils sont très joliment 
ornés, peints et dorés, et qu'on y voit toujours 
des fleurs sur les croisées et les terrasses. 

C'est une habitude, même parmi les gens ma- 
riés, honnêtes et sérieux, d'aller passer la jour- 
née dans un bateau de fleurs. Les femmes y sont 
établies à demeure ; les unes chantent en s'ac- 
compagnant sur un instrument de musique, les 
autres jouent aux échecs et aux dominos en fu- 
mant la pipe et l'opium. 

On va au bateau comme on va au spectacle 
ou à une partie de campagne. 

Le fléau de la prostitution, avec toutes ses 
conséquences, s'étale plus hideux, en Chine, 
que partout ailleurs. On rapporte, qu'en temps 
de guerre, une des principales manœuvres mi- 



*X-'mm M«Bi^BM^H^ptmBVHB|VPVVHHiV*aHBHi^ai^V^V^*lBBB^BV^H^HP^^HlH| 



LAIDEURS. 1 59 

litaires chinoises consiste à diriger du côté de 
Tennemi des jonques chargées de femmes ma- 
lades, dans le but de mettre hors de combat 
le plus grand nombre possible de soldats, en les 
envoyant à l'hôpital. 

En Cochinchine^ les maisons de femmes af- 
fluent principalement à Cho-lon : des rues en- 
tières en sont peuplées. Les colons s'y hasar- 
dent difficilement, les femmes chinoises aimant 
peu la fréquentation des blancs. Il en est de 
même pour les femmes annamites. Elles ne cè- 
dent qu'à la coquetterie ou au besoin, jamais à 
l'affection. Les indigènes, pour traduire cette 
hostilité, disent à celles de leurs filles qui ont 
cédé à un Européen : « Vous n'avez pas de ven- 
tre; » voulant indiquer par là que ces femmes 
sont indignes de procréer sur le sol natal. 

Des causes différentes jettent ces filles dans 
les voies fangeuses de la prostitution : le luxe 
attire les unes, la paresse séduit les autres, mais 
la misère joue le plus grand rôle dans le recru- 
tement de cette armée du vice. 



1 6o LAIDEURS. 

Le jeu, dans rExtrême-Orient, est moins un 
amusement que Taliment d'une passion effré- 
née. Bijoux, vêtements, titres de propriété sont 
jetés dans le gouffre et disparaissent bientôt 
sans retour. Des notables de villages, chargés 
du recouvrement des impôts, ne craignent pas de 
risquer le dépôt que la communauté leur a con- 
fié : on a vu des énergumènes jouer leurs fem- 
mes et leurs enfants, et, entre villages voisins, le 
jeu dégénère souvent en rixes sanglantes. 

Le 22 août 1874, un décret supprimait, à 
partir du 1^^ janvier 1875, la ferme des jeux 
et des maisons de jeu dans toute l'étendue du 
territoire de la Cochinchine. 

Des besoins impérieux d'argent ont aidé 
bientôt au rétablissement de l'ordre de choses 
primitif, et retardé pour longtemps encore la 
suppression de cette branche malsaine de re- 
venus publics. 



LE SAMPANIER. 



I. 



c'est par milliers que les sampans sillonnent 
les innombrables cours d'eau de la basse Co- 
chinchine. 

Sortes de gondoles grossières, en usage dans 
le pays , les sampans ne rappellent que de fort 
loin ces délicieuses embarcations d'agrément, 
aux cabines élégantes, dont les deux extrémités 
finissaient en gracieuses volutes recourbées, et 
que d'anciennes peintures vénitiennes nous re- 
présentent amarrées au pont du Rialto. 

Sous le toit de feuilles de palmier desséchées 
de la barque légère, une natte roulée servan 



102 LE SAMPANIER. 

de lit , un pot de chaux pour le bétel , un petit 
fourneau, un grand Bouddha : c'est tout le 
mobilier du sampan, toute la richesse du sam- 
panier. 

Toujours sur l'eau, toujours dans Teau, tou- 
jours près de Teau , cet indigène naît , vit et , 
souvent, meurt dans son bateau. 

Le sampan est son habitation, son gagne- 
pain et celui de sa famille. 

La natte déroulée et le passager installé de 
son mieux dans la frêle embarcation , le sam- 
pan s'ébranle doucement. 

L'homme et la femme sufiBsent pour le con- 
duire : ils sont debout, et rament en poussant 
devant eux. La femme appuie à l'avant sa lon- 
gue perche du côté gauche; à l'arrière, le mari, 
monté sur la poupe, joue d'une rame appuyée 
sur le tranchant circulaire d'une pièce de bois 
élevée, tout en manœuvrant avec le pied un 
gouvernail à haute tête. 

Le Donnai , que peuvent remonter les plus 
forts bâtiments, mesure, à Saigon, quatre cent 



LE SAMPANIER. l63 

cinquante mètres de largeur. Il dévore ses 
rives, recouvertes de la boue que la marée 
laisse en se retirant. Ses eaux jaunes, avant 
d'aller se perdre à cet étoilement fluvial formé 
par son croisement avec le Soirap et la rivière 
de Bien-Hoa, charrient sans cesse des débris 
de toutes espèces, grêles végétations qui ont 
rampé sur ses bords. Ses larges berges sont 
plates et monotones, à peine quelques palé- 
tuviers vaseux, de rares palmiers d'eau ra- 
bougris se glissant dans la bordure; au loin, 
s'étendent des pâturages humides, entrevus à 
travers les larges éclaircies. 

Toute la basse Cochinchine est traversée par 
d'immenses fleuves qui couvrent le pays comme 
un gigantesque réseau : le Mé-Kong, ou fleuve 
du Cambodge, qui prend sa source dans les 
montagnes du Thibet,et dont l'embouchure se 
dessine en un sinueux Delta de cinq bras ; le 
Soirap, grossi de la réunion de la rivière de 
Bien-Hoa et de la rivière de Saïgon; le grand 
Vaïco, qui vient tomber dans le Soirap, à cinq 
ou six milles de son embouchure. 



164 LE SAMPANIER. 

Au nombre des rivières de moindre impor- 
tance figurent le Donnai et le Dan-Trang, qui, 
reliés entre eux et au Soirap par de larges ca- 
naux, sont choisis de préférence par nos bâti- 
ments pour remonter dans Tintérieur du pays; 
puis le Thi-Vaï, qui se jette dans la mer près 
du Donnai; le Cua-Lap et le Rach-Lap, qui, 
venus de la région de Baria , baignent la pres- 
qu'île du cap Saint-Jacques. 

Tous les voyages et transports se faisant au 
moyen « de ces chemins qui marchent, » on a 
peine à se figurer la quantité d'embarcations 
qui circulent dans ces inextricables arroyos. 

Bateaux de toutes dimensions, navires à 
voiles et à vapeur, chalands, jonques de 
commerce et jonques de guerre , remontent et 
descendent sans cesse ces rivières et les sil- 
lonnent dans tous les sens. 

Les jonques plus nombreuses, et surtout plus 
curieuses, viennent de Chine. 

La jonque de commerce est un navire gro- 
tesque , en forme de caisse rectangulaire : sur 
son pont s'élèvent trois espars à peine dégros- 



LE SAMPANIER. l65 

sis, ressemblant moins à des mâts qu^â de 
grands arbres morts- La poupe, étagée en châ- 
teau de cartes et surmontée d'un pavillon jaune 
et noir, domine la proue ornée de deux yeux 
hagards grossièrement dessinés, donnant à ces 
masses lourdes et disgracieuses on ne sait 
quelle apparence de phoque effarouché. Elle 
est armée de cinq ou six canons de bois cerclés 
en fer, dont l'équipage se sert pour se défendre 
contre les agressions des pirates, ou pour exer- 
cer lui-même la piraterie. Les ancres en bois, 
rénorme gouvernail , l'épais tissu ligneux fait 
de rotin ou de natte de jonc q ui sert de voi- 
les, les lanternes aux écailles de placunes, tout 
étonne et confond dans ce bizarre assemblage , 
curieux spécimen de l'enfance de la navigation 
La jonque de guerre est mieux équipée : elle 
porte pour écusson le dragon impérial aux 
replis verdâtres et à la queue sanglante ; les 
sabords peuvent livrer passage à la volée d'é- 
normes canons de fonte ; la mâture laisse tou - 
jours beaucoup à désirer, et les voiles, voiles 
de cutter, voiles latines, voilis ouplub {>ouvcut 



l66 LE SAMPANIER. 

voiles carrées, n^ont pas de nom déterminé. 
Cinquante ou soixante hommes, en chapeaux 
pointus, composent Téquipage. Quant au capi- 
taine, campé fièrement en haut de la poupe, 
il donne ses ordres et dirige la manœuvre , un 
éventail â la main , abrité sous un large para- 
sol. 

Cependant, le sampan continue sa course 
légère parmi tous ces navires étranges , et à 
ce spectacle ondoyant et divers se mêle l'im- 
pression de cette chose profonde, inconnue, 
mystérieuse, qu'on appelle la rivière , où Ton 
croit voir le soir des êtres qui n'existent point, 
où Ton croit entendre des bruits que Ton ne 
connaît pas! 



II. 



Les Annamites savent par cœur de petites 
chansons de deux vers, exprimant la plupart 



LE SAMPANIER. 167 

des sentiments et des circonstances de la vie. 
Ces chansons se chantent partout, aux champs, 
sous la paillotte , sur les bateaux , surtout en 
ramant. De temps en temps les sampaniers 
font entendre de ces airs rudes et criards, qui, 
perçus à distance , ont une sorte d'harmonie 
sauvage : la femme commence, et , la tirade 
terminée, le mari reprend la strophe suivante, 
et ainsi de suite , en alternant. 

Tous les hommes du peuple ont leurs chan- 
sons populaires. 

C'est ainsi que chantaient, sur un rythme 
mélodieux dont l'efifet consistait à prolonger et 
à embellir le son d'une syllabe, ces gondoliers 
d'autrefois , disparus avec l'indépendance de 
Venise! quelques-uns savaient de longues ti- 
rades de l'Arioste et du Dante. 

On doit à Jean-Jacques Rousseau la con- 
naissance de plusieurs de ces barcarolles, te- 
nant le milieu entre le canto ferma et le canio 
Jîgurato, se rapprochant du premier par une 
déclamation de récitatif, et du dernier par d'in- 
terminables roulades. 



l68 LE SAMPANIER. 

Le sampanier est presque toujours doublé, 
par tempérament, d'un adroit contreban- 
dier. 

Son habileté, dans ce cas, égale son audace. 
Stimulé par Tappât du gain , il se charge in- 
distinctement de tous les objets, même les plus 
volumineux et les plus diflficiles à soustraire à 
la surveillance du fisc. Il franchit les barrières 
les mieux gardées par une variété infinie de 
ruses et par mille moyens ingénieux, après 
avoir vainement employé la corruption. Ces 
procédés indiquent les inépuisables ressources 
de son esprit, et la fraude se fait malgré tous 
les obstacles : plus la barrière est élevée , plus 
elle est facile à franchir; mais il sait aussi 
qu'opposer la force à la force, c^est engager 
une lutte malheureuse et défavorable où il 
finit toujours par succomber. 

Le sampanier saura également, à l'occasion, 
se transformer en pirate des plus dangereux. 

Les pirates ont de tout temps terrorisé les 
mers de Chine. 



LE SAMPANIER. 169 

La nuit est le moment où ces forbans, sortant 
de leurs repaires , mettent au vent les voiles 
triangulaires de leurs jonques mouillées à 
Pembouchure des fleuves, et rôdent autour des 
îles du littoral comme, à l'entrée des cases des 
habitants , la naja de Tlnde au cou noir de ve- 
nin ou le tigre affamé du Bengale. Quand les 
villes imprudentes qui s'endorment sans gar- 
des et sans fanaux , se réveillent aux cris des 
indigènes, les vautours des mers de Chine se 
sont envolés avec leur proie, gagnant le large 
en toute hâte ; et les premières clartés du jour 
voient les ailes de leurs vaisseaux blanchir dans 
le lointain horizon. 

A une certaine époque , la piraterie prit des 
proportions formidables : des mandarins dis- 
graciés purent réunir jusqu'à huit cents jon- 
ques montées par soixante-dix mille corsaires. 
Plus d'un honnête commerçant fut soup- 
çonné de verser annuellement une prime d'as- 
surance entre leurs mains ; et c'est en gagnant à 
prix d'or quelques-uns de ces chefs de bande, 

en les opposant adroitement les uns aux autres, 

10 



lyO LE SEMPANIER. 

que Tont parvint à combattre les progrès de 
leurs brigandages. 

Aujourd'hui encore , les pirates se recrutent 
parmi les sampaniers, et plus d'un chef actif , 
adroit, impitoyable , tel en un mot que doit 
être un chef de bandits , a commencé ses pre- 
mières armes en montant un modeste sam- 
pan. 

Il y a dans la ville de Cho-Lon un grand 
pont où se font ordinairement les exécutions 
capitales. Là, les condamnés sont rangés en li- 
gne, la tête baissée et le cou nu. Au signal 
donné par le gong, l'exécuteur laisse retomber 
son sabre, affilé comme un rasoir, et la tête 
d'un pirate roule dans l'arroyo , dont l'eau est 
bientôt teinte de sang. La lame du bourreau 
se lève souvent huit ou neuf fois , et huit ou 
neuf têtes grimaçantes s'en vont Tune après 
l'autre au fil de l'eau. Le dernier supplice est 
subi par ces pirates avec le sang-froid le plus 
imperturbable et le plus profond mépris de la 
mort. 



LE SAMPANIER. I7I 

Armés, instruits à combattre, ces prétendus 
barbares peuvent devenir extrêmement redou- 
tables. Ils ont le nombre, Pinsensibilité physi- 
que; ils vivent de rien, meurent comme rien. 



-C.««0C/»O- 



POULO-CONDORE. 



I. 



Poulo-Condore est le pénitencier de la 
Cochinchine. 

Le groupe volcanique des îles Condore est 
situé dans la mer de Chine, à 80 milles de 
Tembouchure du Mé-Kong et du cap Saint- 
Jacques, sur la route de Singapore à Saigon, 
par 8° 37' de latitude nord et 104*" 14' de lon- 
gitude est. 

Leur dénomination malaise signifie : « Iles 
des Reptiles. » 

La plus grande des îles qui composent cet 
archipel est PouIo-Ck)ndore , d'une superficie 

de 5,464 hectares; sa longueur est de huit 

10. 



«■iP««B 



1 74 POULO-CONDORE. 

lieues sur deux de largeur. Elle s'élève brus- 
quement au-dessus du niveau de la mer, et les , 
navires allant du détroit de la Sonde en Chine 
viennent la reconnaître. 

Les indigènes qui Thabitent, la plupart 
Annamites, au nombre de sept ou huit cents, 
y cultivent le maïs , le riz : ils ont des chevaux 
et des buffles, recueillent des nids d'hiron- 
delles, des écailles de tortues, et fabriquent du 
nu'oc-man (saumure) aussi parfumé que la ca- 
nelle. Leur nourriture habituelle se composede 
poisson et de gibier. 

Vers 1702, les Anglais fondèrent dans ces 
parages une factorerie dont les ruines se voient 
encore aujourd'hui. Antérieurement, le groupe 
avait été visité par des marins espagnols. Lors 
de l'occupation française , on trouva , enfouies 
dans le sol, des monnaies à l'effigie de Charles- 
Quint, au millésime de i52o. 

En 1 780, les bâtiments du capitaine Cook y 
reçurent l'hospitalité, au nom de l'évêque 
d'Adran. 



POULO-CONDORE . 1 7 5 

Le traité de 1787, avec Gialong, céda ces 
îles à Louis XVI, en toute propriété et souve- 
raineté. 

Poulo-Condore fut réoccupée, au nom de 
la France, en 1 86 1 , et Tannée suivante l'amiral 
Bonnard y établissait une maison de déten- 
tion. 

Ce pénitencier reçoit des prisonniers de caté- 
gories diverses : ceux dont la peine peut s'élever 
de une année d'emprisonnement à dix ans de 
réclusion ; d'autres, condamnés soit au bannis- 
sement, soit à des peines afflictives et infamantes, 
sauf en ce qui concerne les condamnés aux tra- 
vaux forcés à temps ou à perpétuité ; enfin , les 
prisonniers pour rébellion, affectés aux travaux 
d'utilité publique, et les prisonniers de guerre , 
à qui on donne des concessions de terrain. 
L'effectif moyen de ces diverses classes de dé- 
tenus est de cinq ou six cents. (Décret du 14 
juiltet 1869, § 2.) 



I j6 POULO-CONDORE. 



IL 



La grande Condore est séparée de la petite 
Condore ou Baï-Kan par un large canal, qui se 
dessèche ordinairement à marée basse. 

Cette île de Baï-Kan fut, dans le courant 

de Tannée i883, le théâtre d'un événement non 
moins terrible que sanglant. 

La garnison, formée d'une compagnie d'in- 
fanterie de marine, ayant été dirigée sur le 
Tonkin, les détenus résolurent de mettre à pro- 
fit cette circonstance, et se révoltèrent. 

Dans cette île de Bai- Kan, distante à peine de 
quelques milles de rétablissement central, cent 
soixante détenus, parmi lesquels se faisaient re- 
marquer des malfaiteurs de la pire espèce, dont 
plusieurs s'étaient déjà signalés par toutes sor- 
tes de crimes , étaient placés sous la garde de 
quelques miliciens, aussi peu équipés qu'expé- 



'■ " •■ 



POULO-CONDORE. 1 77 

rimentés. Condamnés, eux aussi, ils vivaient 
avec les prisonniers dont ils avaient la surveil- 
lance dans une promiscuité presque journalière, 
jouant et fumant avec eux, mangeant à la même 
gamelle. Mettant bas les armes au premier si- 
gnal de la révolte, ils laissèrent égorger plusieurs 
de nos compatriotes, les nommés Cabilie, Du- 
long et Bidault, gardiens en sous-ordre du 
pénitencier, sans tenter le moindre effort pour 
venir au secours de ces malheureux. 

Une condamnation aussi juste qu'exemplaire 
devait, à quelque temps de là, donner satisfac- 
tion à l'opinion publique, que la mort tragique 
de ces trois victimes avait singulièrement im- 
pressionnée. 

Les rebelles comparurent, au nombre de 
quarante et un, devant la cour d'assises de 
Saigon. 

Aux termes de l'arrêt de la cour, du 28 fé- 
vrier 1 884, vingt-huit d'entre eux furent con- 
damnés à des peines variant entre vingt années 
de travaux forcés et cinq ans de réclusion; qua- 
tre autres, aux travaux forcésà perpétuité ; en- 



1 78 POULO-CONDORE. 

fin , les neufs derniers subirent la peine capitale, 
la cour ordonnant que l'exécution aurait lieu 
au pénitencier de PouloCondore, en présence 
de tous les prisonniers. 

Le journal le Saigonnais , rendant compte 
de cette importante affaire, dans son numéro 
du 2 mars 1 884, s'exprime en ces termes : 

« L'audience a démontré qu'à Poulo-Condore, 
pas plus qu'à l'île Baï-Kan, il ne pourrait exister 
de sécurité véritable pour les Européens, tant 
que subsisteront les errements suivis Jusqu'à ce 
jour par la haute administration du pénitencier. 

(( A Poulo-Condore , il n'y a pas de bagne 
proprement dit, puisqu'un établissement de ce 
genre ne peut exister qu'en vertu d'un décret ; 
tout le monde sait, cependant, qu'en fait, le 
pénitencier reçoit non seulement les indigènes 
condamnés à plus d'une année d'emprisonne- 
ment, mais encore ceux qui sont frappés des 
peines les plus graves, la réclusion , les travaux 
forcés à temps et les travaux forcés à perpé- 
tuité. Ces derniers sont évidemment des mal- 



POULO-CONDORE. 1 79 

faiteurs de la pire espèce, et devraient, comme 
tels, être soumis au régime le plus dur, être 
astreints aux travaux les plus pénibles, la loi 
étant formelle à cet égard. 

« Il n'en est rien cependant, et leur condition 
peut devenir des plus sortables, s'ils sont doués 
de la moindre aptitude professionnelle. 

« A Poulo-Condore, en effet, on s'inquiète 
peu que la peine soit ou non exécutée avec sa 
signification légale; ce qu'on recherehe avant 
tout, c'est qu'on puisse tirer profit des services 
que peut y rendre un détenu. 

« Peu importe , par exemple, que ce soit un 
condamné aux travaux forcés à perpétuité *, s'il 
est ouvrier habile, sa situation va se ressentir 
de ses aptitudes, et, sans qu'on l'ait soumis à la 
moindre épreuve, on l'enlèvera immédiatement 
au régime du bagne pour le faire, comme on dit 
vulgairement, travailler de son métier. Il sera 
bien traité, jouira d'un certain bien-être et d'une 
liberté relative, tandis qu'à côté de lui l'indigène 
condamné à une simple peine d'emprisonne- 
ment subira, lui, en réalité, la peine des travaux 



1 8o POULO-CONDORE. 

forcés, parce qu'il n'aura pu faire preuve de la 
moindre aptitude. 

' « II en sera de même si , sous la veste du con- 
damné, quel qu'il soit, on a pu découvrir un 
cuisinier émérite, un boy agréable, un jardinier 
ou un blanchisseur habile ; quelle que soit la 
peine prononcée contre lui , vite on s^empres- 
sera de le soustraire au régime du bagne pour 
le mettre au service d'un Européen. 

« C'est au milieu du plus doux /àrmew/e que 
cet heureux criminel subira alors ce qu'on est 
convenu d'appeler, à Poulo-Ck)ndore, la peine 
des travaux forcés. 

« A Saïgon, un honnête Chinois devra tra- 
vailler du matin au soir pour blanchir le linge 
de plusieurs familles ; àPoulo-Condore, le châ- 
timent exemplaire consistera à blanchir celui 
de monsieur l'administrateur I 

« Nous pourrionsmultiplier les exemples, si 
noiis ne craignions de donner trop d'étendue à 
un simple compte rendu. 

« Nous en avons dit assez pour prouver que 
la loi était ouvertement violée là où il importe 



POULO-CONDORE. l8l 

qu'elle soit le plus respectée, et que la surveil- 
lance manquait absolument là où elle était le 
plus indispensable. 

a Latristeconséquencede cette incurie, de ce 
relâchement, de cet oubli du devoir, elle s'est 
manifestée aux débats de la cour d'assises de 
la façon la plus lamentable : Cabilie et Dulong, 
traîtreusement assassinés , Bidault laissé pour 
mort sur la plage, sont là pour attester que 
nous avons raison ; car ils resteront dans le 
souvenir de tous comme les victimes les plus 
déplorables des systèmes pénitentiaires. 

« Cabilie, Dulong, Bidault, ils étaient con- 
damnés d'avance en mettant le pied sur l'île 
deBaï-Kan, ils devaient infailliblement tomber 
sous les coups de Tescouade de malfaiteurs pla- 
cés sous leurs ordres, le jour où il leur aurait 
convenu d'exiger un travail sérieux, une obéis- 
sance quelconque d'ouvriers de cette sorte. 

a Les regrets que nous leur devons, la pitié 
qu'ilsnous inspirent, nous font un devoir défaire 
entendre ici des protestations indignées! » 



II 



^(^■i^^wiKr^^r-^p^^seï'i^^» i-j" ,^ ^- ^. 1."» *-■ -. *j j»-- 



182 POULO-CONDOftE. 



III. 



Pour compléter Tensemble du régime péni- 
tentiaire delà Cochinchîne, en matière indigène^ 
ajoutons que les peines de moins d^une année 
d^emprisonnement sont subies, soit dans la 
prison centrale de Saïgon, soit dans les prisons 
d'arrondissement. Comme maison de police 
municipale, la prison de Saigon reçoit tous les 
délinquants sur le sort desquels il ne peut être 
statué sur l'heure; comme maison d'arrêt, 
tous les inculpés mis à la disposition du pro- 
cureur de la république, et ceux contre lesquels 
des mandats de dépôt ont été décernés par l'au- 
torité judiciaire et les magistrats compétents ; 
maison de justice, elle enferme les accusés qui 
doivent être soumis à l'arrêt de la cour crimi- 
nelle, et comme maison de correaion, tous les 
individus condamnés par les tribunaux de 
répression à une peine moindre d'une année. 



POULO-CONDORE. l83 

La prison de Saigon, construite en i863, peut 
contenir de 600 à 65o détenus. L'effectif ordi- 
naire ne dépasse pas 25oprisonniers, composés, 
dans une notable proportion, de Chinois arrêtés 
pour défaut de cartes de séjour, de gens en 
prévention et de condamnés à une peine de 
moins d'une année d'emprisonnement. Ces 
derniers sont employés dans Tintérieur de l'éta- 
blissement , et suivant leurs dispositions, à di- 
vers travaux. 

Les prisons d'arrondissement ont une orga- 
nisation analogue à celle de là maison centrale. 
Les plus importantes sont celles de Cholon et 
Bien-Hoa. Le travail y est intérieur ou exté- 
rieur. 

En entrant dans la prison, tous les condam- 
nés sont photographiés. Une des épreuves est 
jointe à l'extrait du jugement destiné aux 
autorités chargées de rechercher les con- 
damnés évadés ; l'autre reste au greffe du tri- 
bunal, pour être annexée à la minute du juge- 
ment de condamnation. 

Une commission gratuite de surveillance est 



1 84 POULO-CONDORE. 

instituée près de ces divers établissements. Les 
membres qui la composent de droit sont : le 
directeur de Tintérieur, président ; le président 
de la cour d^appel; le président du tribunal 
de première instance; le procureur de la répu- 
blique ; le maire de Saigon ; des membres ordi- 
naires, au nombre de cinq, en font partie, après 
présentation du directeur de Pintérieur. 

La commission tient ses séances une fois par 
mois, et ne peut délibérer qu'autant que six 
au moins de ses membres sont présents. Ses 
délibérations sont prises à la majorité des 
membres présents. La voix du président est 
prépondérante, en cas de partage. La remarque 
suivante était faite dans son rapport annuel de 
1882 : 

(c En général, les prisonniers sont faciles à 
conduire : ils acceptent avec soumission la 
discipline de la prison, paraissant n^avoir au- 
cune de nos idées à Tégard de Tinfamie qui 
s'attache à une peine plutôt qu'à une autre. 
Prévenus et condamnés vivent sur un pied 
d'égalité parfaite. Il serait de Tintérêt du prin- 



POULO-CONDORE. 1 85 

cipe civilisateur que nous représentons, de réa- 
gir le plus possible contre cette indifférence, et 
de faire naître chez l'Annamite des sentiments 
d'honneur et de fierté, qui lui feraient envisager 
la condamnation à une peine infamante ou le 
simple contact avec les criminels comme une 
honte. Voilà pourquoi nous devons chercher 
à organiser nos prisons comme en EUrope, et 
nous attacher à établir des séparations entre 
les diverses catégories de prisonniers, qui feront 
comprendre aux Annamites l'importance que 
nous attachons, nous, civilisés, à ces questions. » 

La peine des travaux forcés à temps ou à 
perpétuité se subit, soit en France, soit sur 
le territoire d'une ou de plusieurs possessions 
françaises autre que l'Algérie , 

Cette partie de la législation pénale de la 
Cochinchine relative à la transportation , dé- 
crétée en 1869, a successivement subi diverses 
et importantes modifications. 

L'article i®' du décret organique du 14 juillet 
1869, in fine, pose, en principe, que « lescon- 



1 86 POULO-CONDORE. 

damnés aux travaux forcés à temps ou à per* 
pétuité seront envoyés en France, pour y subir 
leurpeine. » Ce système devait rester en vigueur 
jusqu'en 1879. 

Le i5 octobre 1879, un décret du président 
de la république rendit exécutoire, sous cer- 
taines réserves, au territoire de la Cochinchine, 
la loi du 3o mai 1854, sur le mode d^exécution 
de la peine des travaux forcés soit à temps, soit 
É^^ perpétuité. 

Ce décret porte : 

Article premier : a La loi du 3o mai 1854 
sur l'exécution de la peine des travaux forcés 
est rendue exécutoire, en Cochinchine, sous les 
modifications suivantes : i^ La peine pourra, 
selon la décision de Pautorité locale, être subie, 
soit dans la colonie où la condamnation aura 
été prononcée, soit dans un des établissements 
pénitentiaires de la Nouvelle-Calédonie ou de 
la Guyane. 2^ Quand le libéré sera autorisé à 
s'absenter momentanément de la Cochinchine, 
il ne pourra se rendre ni en France, ni dans les 
autres colonies françaises. 3^ Les peines prévues 



■ mil ■ m^^mm^m^^mmmmmmmmmimmtÊm'm''mr^ 



POULO-CONDORE. 187 

contre les évasions seront applicables à dater 
de la mise à exécution de la peine. » 

En pratique, et d'après les prescriptions 
édictées par ce décret, on distingue, au point 
de vue de la transportation, les coupables qui 
ont été frappés par les Juridictions françaises, 
et les individus qui ressortissent de la juridic- 
tion des tribunaux indigènes. 

Pour les premiers, le décret du 3o mai 1854 
est applicable, en Cochinchine, avec les modi- 
fications établies par le décret du 10 mars i855. 

Quant aux seconds^ il a paru difficile d'ad- 
mettre que le régime des travaux forcés leur se- 
rait appliqué, par raison d'analogie. L'envoi 
hors de la colonie, pour ces derniers, est donc li- 
mité : I® aux condamnés à mort, qui auraient été 
commués, par une décision spéciale du prési- 
dent de la république, en travaux forcés ; 2° à 
ceux qui auraient été condamnés à Texil. Les 
premiers sont assimilés purement et simple- 
ment aux transportés de droit commun ; pour 
les autres, quand l'administration estime qu'il 
y a avantage à les éloigner de la Cochinchine, 



mmmmff^ggg^^^gfWK^m^f^fUKm^mm^^^'SBs^m^mmsmmmmiiimvmi j !-'«•- «-^-»«-<« — 



l88 POULO-CONDORE. 

on les envoie à Toulon, où leurs services, 
dit-on, sont appréciés par l'administration 
maritime. Le port de Toulon garde ainsi ceux 
dont il peut avoir besoin. 

Certains de ces condamnés sont envoyés, 
de préférence, à la Guyane. Là, ils contractent 
un engagement de travail et sont mis, à leur 
arrivée dans la colonie, à la disposition de Tad- 
ministration ou de ceux des habitants, qui en 
font la demande. 

La durée de leur éloignen^nt ne peut être 
étendue au delà de la durée de la peine pronon- 
cée contre eux par Tarrêt de la cour d'assises. 
A l'expiration de leur peine, si. ces individus 
désirent quitter le lieu de leur exil, ils peuvent 
le faire sans difficulté. 

Les Annamites exilés ne sont jamais con- 
fondus avec les condamnés aux travaux forcés, 
pour qu'ils ne puissent puiser à ce contaa, dit 
la circulaire du ministre de la marine et des 
colonies, les vices qui pourraient, à leur retour 
en Cochinchine, les rendre dangereux pour la 
tranquillité de la colonie. 



L'ENNEMI. 



Ce n'est pas la fièvre des pays chauds , dont 
les horribles frissons vous prennent à heure 
fixe, sans repos ni trêve, et vous couvrent 
d'une sueur d'agonie, en vous broyant dans une 
étreinte mortelle, — hideuse mégère assise à 
votre chevet avec cette soif ardente que rien n'a- 
paise, — et cela pendant de longs mois, au mi- 
lieu des affolements, des hallucinations et 
des cauchemars; 

Ce n'est pas l'anémie, cet autre fléau des 
tropiques, qui jaunit, cave les yeux, émacie, 
rend épouvantable à voir, et vous transforme 
en pâle convive au teint blafard et aux ongles 
bleus , dont le cœur se soulève à tout ce qu'il 
tente d'approcher de ses lèvres, perdu s'il ne 
mange pas; 

Cet ennemi, plus terrible que les fameux 



II. 



Cet ennemi. 



Cest le soleil! 



Tous les matins, à la même heure, il se lève, 
inexorable dans sa régularité : sans nuages et 
sans fraîcheur, à peine se balance-t-il, comme 
un* énorme globe de feu aux reflets jaunes ou 
rouges, qu'on sent déjà l'impression énervante 
de son lourd flamboiement. 

Vers le milieu du jour, à Theure où la sueur 
ruisselle à flots des membres abattus, où 
l'homme haletant retient fortement son haleine 
dans ta crainte d'aspirer des flammes, cet im- 
placable soleil darde au dehors ses rayons ar- 
dents qui donnent la mort : des maux de tête, 
des étouffements suivis de vertiges et de vomis- 
sements la précèdent ordinairement; le pouls, 
qui était d'abord plein, faiblit, et la vie s'envole 
dans quelques eflbrts pénibles de respiradon. 



L ENNEMI. 191 

petites espèces s'attaquant aux insectes, aux 
oiseaux et aux rats, jusqu'à celles qui attei- 
gnent les grandes proportions et engloutissent 
les plus gros animaux, gazelles, cerfs ^ bœufs; 

La cobra capella, remarquable par sa tête 
triangulaire et Tirrégularité de son allure, 
fuyant non en rasant la terre comme nos cou- 
leuvres, mais en faisant décrire à son corps 
long et flexible de hautes courbes perpendicu- 
laires , telle enfin qu'elle est représentée sur les 
monuments de l'antique Egypte; 

Serpents à lunettes, ainsi nommés à cause 
d'un trait noir au-dessus du cou figurant assez 
exactement une paire de lunettes; 

Vipères noires au venin foudroyant, sem- 
blables à la vipère de Tlnde appelée Naja; 

Serpents p)rthon ou boas , dont la présence 
a été constatée à bord de nos navires, où ils 
trouvent moyen de pénétrer à l'aide des chaînes 
des ancres par les écubiers des bâtiments; 

Infiniment plus à craindre que toute la fau- 
ne et la flore réunies des pays orientaux ; 



lUi 'Jm 



D«i 



.^•.2t«r--KT*r^ J-v-'s^ 'j»^»— x«i i^i ♦'«•■- --*^' 



LA NUIT 
DANS L'EXTRÊME-ORIENT. 



Quand la dernière vapeur de lumière rou- 
geâtre s'est évanouie du côté du couchant, et 
que la nuit est venue, tout un monde étrange 
s'éveille dans la solitude et le silence. 

Aux animaux qui, les uns par l'éclat de leurs 
couleurs, Pagilité de leur course, les autres 
par la rapidité de leur vol, par la fraîcheur et 
l'agrément de leur parure, répandaient pendant 
le jour l'animation et la vie, succèdent d'in- 
nombrables bêtes de nuit dont les yeux brillent 
dans l'épaisseur des bois. 

Le fourré s'agite, le buisson remue, Tétang 
gémit. 

Il y a dans l'air d'imperceptibles bruits, des 
frôlements d'ailes, des grincements et des 



igÔ LA NUIT 

sifflements inconnus, accompagnés d^un long 
bourdonnement formé par le cri de milliers 
d'insectes. 

Bientôt la lune se montre au-dessus des 
cocotiers et des tamariniers : ici, sa vive clarté 
dort, sans mouvement, sur les gazons, où 
brillent les lucioles ; là, elle descend dans l'in- 
tervalle des arbres, et envoie sa lumière jusque 
dans les plus profondes ténèbres. 

Le fleuve qui coule entre ses rives bordées 
de palétuviers, tour à tour se perd dans la 
forêt, et tour à tour reparaît en nappes plus 
brillantes. 

■ 

C'est l'heure où le Jecko, sorte de sala- 
mandre nocturne, au corps recouvert d'écaillés 
parsemées de tubercules grisâtres et aux 
longues pattes armées d'ongles crochus, fait 
entendre sa voix triste et monotone. 

Pendant qu'il jette ainsi, jusqu'à sept fois, 
sa note cuivrée qui va en s'affaiblissant, les 
étoiles s'allument une à une en haut du firma- 
ment. 



if^«^i»"^^^^^^^^^^^^"^^«H^^^^^^ . ■ «1 «■ I 



DANS L EXTRÊME-ORIENT. I97 

La voie lactée, cette ceinture céleste des 
nuits sereines, promène lentement sa lueur 
blanche et laiteuse au milieu des constellations 
de Cassiopée, de Persée, des Gémeaux, du 
Centaure, et de Tare du Sagittaire. 

Plus loin brille la grande Ourse , ou char 
des esprits, avec ses quatre roues resplendis- 
santes. 

Un peu plus bas, Orion pique, en forme de 
râteau, ses trois clous d'or dans la profondeur 
du ciel. 

De temps en temps, une pluie d'étoiles 
tombe de la voûte éthérée. Elles semblent 
s'enflammer, et Jîlent avec une extrême rapi- 
dité. Pendant leur course dans l'espace, elles 
lancent des étincelles, et laissent derrière elles 
une tramée lumineuse accompagnée de dé- 
tonations aussi fortes que celles d'un coup 
de tonnerre. 

«L'univers est une sphère infinie dont le 
a centre est partout et la circonférence nulle 
« part, » a dit Pascal. 



igS LA NUIT 

— Comment peindre ces nuits d'Orient, où 
le frémissement de la brise et le murmure 
lointain de la mer ressemblent à un concert 
harmonieux, où toutes choses, depuis le flot 
jusqu'à la plante, depuis la plante jusqu'à 
l'arbre, parlent un sombre et mystérieux 
langage? 

Parfois, il arrive que l'air devient brûlant, 
comme s'il était lancé par la gueule d'un 
four : chaleur lourde, accablante, qu'on re- 
doute, qu'on voit venir avec terreur, appor- 
tant avec elle la fièvre, l'anémie, quelque- 
fois la mort. Sous un ciel immobile, plombé, 
irrespirable, de grandes chauves-souris aux 
ailes étendues, dont le vol ressemble au 
déploiement soyeux d'une étoffe noire, passent 
et repassent sans bruit. Hommes et animaux 
sont haletants, sans force et sans courage : 
tout se courbe, tout souffre, tout se plaint. 

Parfois aussi, l'horizon se charge tout à 
coup de noires vapeurs, et des nuages courent 
rapidement d'un pôle à l'autre. La grenouille- 
bœuf coasse avec fureur, et les habitations 



DANS L EXTRÊME-ORIENT. I99 

sont subitement envahies par des nuées de 
sauterelles , de mites , de moucherons et de 
moustiques. A un murmure profond, signe 
avant-coureur de la tempête, succède un vent 
furieux qui couche les hautes herbes, les 
arbres, renverse tout sur son passage, suivi de 
torrents de pluie, de rapides éclairs et de for- 
midables coups de tonnerre. Les hurlements 
des animaux sont emportés pêle-mêle, au bruit 
des eaux et de la foudre; et le lendemain, à 
Taveuglant éclat du jour, quand les maisons 
ont pu échapper au désastre, des arbres cente- 
naires ont été déracinés et leurs débris dis- 
persés au loin. 



LES FUNERAILLES. 



On suspendit devant les narines de Ngnuyen- 
Van-Gnaï un léger flocon de coton, et pas le 
moindre souffle d'air ne le fit osciller. 

L'opulent Annamite Ngnuyen-Van-Gnaï 
avait cessé de vivre. Son visage fut aussitôt 
recouvert de trois carrés de mousseline blanche, 
cachés, à leur tour, sous un riche foulard de 
soie rouge. 

Ngnuyen- Van-Sang, l'aîné de ses fils, sécha 
tout à coup ses larmes, et, se dirigeant vers 
un petit meuble de laque de Chine couvert de 
porcelaines du Japon, en sortit un diamant, 
qu'en témoignage de tendresse et de regrets il 
introduisit entre les lèvres de celui qu'il pleurait. 

Trois grains de riz sont placés, après la mort, 
dans la bouche de l'indigène de condition infé- 
rieure; ainsi le veut l'usage. 



202 LES FUNÉRAILLES. 



Superstitieux autant que scrupuleux ob- 
servateur des rites, le défunt avait, de son vi- 
vant, spécialement désigné son plus fidèle 
serviteur pour veiller à la garde de son corps. 
Il craignait, surtout, que le chat (Linh-Mieu), 
qui cherche à s'emparer de Tâme des morts, 
ne vînt à passer, et que, se redressant tout 
à coup, son cadavre ne se livrât à une 
danse désordonnée au milieu de la maison, 
jusqu'à ce que ses mânes, irritées par la pré- 
sence et le contact impur de cet animal , eus- 
sent été apaisées. Les mouches et les fourmis 
pouvant se mettre dans ses yeux, on jeta au- 
tour du lit une grande quantité de cendre 
et de chaux; un immense éventail, appelé 
penka, fut agité au-dessus de sa tête. 

Comme tous les indigènes de condition éle- 
vée, Ngnuyen-Van-Gnaï avait, depuis long- 
temps, à demeure, le cercueil destiné à le re- 
cevoir. 

Forme, dimensions, sculptures en avaient 
été recherchées et choisies avec soin. En en- 
tier de bois de Sao , dont l'essence incorrup- 



LES FUNÉRAILLES. 2o3 

tible peut conserver intacts , pendant plusieurs 
siècles, les restes qu'il recèle, les planches de 
dix centimètres d'épaisseur, parfaitement 
unies, n'offraient, tant extérieurement qu'in- 
térieurement , ni fentes ni nœuds. Le cou- 
vercle, légèrement bombé et agrémenté de 
ciselures d'argent, supportait, aux quatre 
angles, des figures grimaçantes, aux longues 
queues recourbées, formant dans leurs enla- 
cements des dessins bizarres et variés. 

On songea bientôt à l'ensevelissement. La 
religion bouddhique, simplifiant ces apprêts, 
fait placer le cadavre sur un linceul tapissé de 
papiers amulettes. Ces papiers servent à suré- 
lever la tête et à remplir les interstices. 

L'ensevelissement, d'après les usages natio- 
naux, appelé ensevelissement par excellence, 
plus conforme au rang, à la fortune et à la 
position sociale de Ngnuyen-Van-Gnaï, fut 
adopté de préférence par les membres de la 
famille. Ce soin revenait de droit à son frère; 
mais Ngnuyen- Van-Lé étant hap-tuoij c'est- 



^^ 



204 LES FUNÉRAILLES. 

à-dîre que Tannée de sa naissance présen- 
tait les mêmes signes que Tannée de la nais- 
sance du défunt, cette circonstance Tobligea à 
quitter la maison, de crainte que la contagion 
de la mort ne vînt à le gagner. 

Un étranger fut appelé, qui s'empressa d'ac- 
complir ces derniers devoirs. 

Après avoir lavé le corps dans une eau odo- 
rante, la chevelure, démêlée, fut roulée en 
chignon , surmonté d'un peigne de fine écaille 
enrichi d'or et de pierreries ; on ceignit la tête 
du turban noir des grandes cérémonies. Les 
ongles des mains, longs de huit ou neuf centi- 
mètres, coupés et enveloppés, devaient être 
déposés dans le tombeau. Le défunt, ayant les 
yeux grands ouverts, circonstance attribuée à 
Tabsence momentanée d'un de ses fils ardem- 
ment aimé, on s'empressa de les lui fermer. 
On étendit ensuite, à côté du cadavre, un pre- 
mier linceul et de nombreuses bandelettes 
transversales et longitudinales; sur un second 
linceul et de nouvelles bandelettes rehaussées 
d'un soyeux coussin, on coucha le corps, re- 



LES FUNÉRAILLES. 2o5 

vêtu de ses plus somptueux habits; les vides 
ayant été remplis au moyen de feuilles de pal- 
mier et de moelle de jonc, dont la propriété est 
d'absorber les miasmes, toiles et bandelettes 
furent repliées, nouées et serrées avec force, 
et formèrent un tout compact quasi rectangu- 
laire. 

Six indigènes transportèrent ce funèbre far- 
deau dans le cercueil, préalablement enduit 
de résine de pin, et dont les quatre faces la- 
térales intérieures avaient été passées à la 
couleur rouge ; on ne procéda à sa fermeture 
qu'après le coucher du soleil, à l'heure re- 
connue favorable, qui n'était pas celle de la 
naissance d'aucun des proches parents; jus- 
qu'à ce moment, le couvercle resta entr'ou- 
vert. 

Une estrade, placée au milieu de la maison, 
reçut la dépouille de Ngnuyen-Van-Gnaï. Cette 
place d'honneur revient de droit au chef de 
la famille, les annexes et dépendances étant 
réservées aux fils ou neveux, oncles ou tantes. 

12 



2o6 LES FUNÉRAILLES. 

On tendit les murs de riches draperies cou- 
vertes d^inscriptionsélogieuses, écrites en lettres 
d'or. Les parents, après s^être prosternés trois 
fois, revêtirent les vêtements de deuil. 

Ces costumes, de fabrication indigène, et 
dans la confection desquels Timportation étran- 
gère est sévèrement prohibée, sont de toile ou 
de coton blanc : non ourlés, taillés à la hâte , 
les morceaux mal rapportés, ils sont d^au- 
tant plus grossiers que Tancêtre décédé est à 
un degré plus proche. Ils se composent d'un 
pantalon, d'un manteau sans boutons, à man- 
ches très larges, s'ajustant difficilement au 
moyen d'une corde d'inégale longueur. Un 
lambeau de toile noué autour de la tête, pour 
les hommes, et un capuchon à pointe, pour les 
femmes, complète la coiffure. 

La loi annamite, habituellement concise ^ 
s'attarde avec complaisance à décrire les di- 
vers insignes de deuil, les formalités et la durée 
de ce même deuil, suivant les degrés de pa- 
renté. Vingt pages de texte suffisent à peine à 



LES FUNÉRAILLES. 207 

rénumération de ces longs et minutieux détails. 
D'après cette même loi, le cadavre peut être 
gardé dans la maison pendant une période 
variable , qui peut se prolonger Jusqu'à trois 
mois. 

Pendant les quinze jours environ que le 
corps fut ainsi exposé aux regards de tous, 
Ngnuyen- Van-Sang demeura près des restes 
de'son père, surveillant et prenant un soin par- 
ticulier à renouveler les offrandes aux heures 
des repas; il consacra les septième et dixième 
jours qui suivirent la mort, à des dons et li- 
bations plus considérables. 

Les derniers préparatifs mortuaires tou- 
chaient à leur fin, et annonçaient des obsèques ' 
pompeuses. 

La date avait été choisie et fixée par un 
lettré expert dans l'art de la divination. 

Les derniers jours se passèrent en visites 
des amis et des connaissances. 

Ce fut ensuite le tour des étrangers, à qui 
Ngnuyen-Van-Sang, après leur avoir rendu 



2o8 LES FUNÉRAILLES. 

leur salut, présentait une tasse de vin et un 
mouchoir de soie rouge. 

Le jour des funérailles arrivé, on commença 
par faire les offrandes du départ, composées de 
mets de toutes sortes, fruits, viandes, et dont 
la pièce principale consistait en un énorme porc 
rôti. 

Les sacrifices offerts aux Esprits du chemin, 
reconnus favorables, le cortège se mit en mar- 
che. 

En tête s'avançaient des porteurs de lan- 
ternes de différentes couleurs, fixées au bout de 
longs bâtons ; ces lanternes devaient-être rap- 
portées à la maison et suspendues sur Pautel 
des ancêtres. 

Des indigènes tenaient à la main des bande- 
roUes, rouges, blanches, bleues, vertes, sur 
lesquelles se lisaient la nationalité, le rang, les 
fonctions, Téloge et les louanges du défunt. 

A des intervalles de temps égaux, des cym- 
baliers frappaient avec ensemble sur des ins- 
truments rendant le son du tam-tam. Après 



LES FUNÉRAILLES. 209 

eux, et portée par des serviteurs venait la Ta- 
ble où repose l'âme du mort. Invisible, mais 
présente, Pâme de Ngnuyen-Van-Gnaï, ainsi 
entourée de fleurs, de présents, au milieu de 
la fumée de Tencens qui brûlait dans des cas- 
solettes d'émail cloisonné de Chine, devait 
tressaillir d'aise, et promettre à toute sa des- 
cendance, joie, fortune et prospérité. 

La maison infernale (nhà nunh-Khi), qui 
venait ensuite, est la reproduction en petit de 
la maison du défunt; on y retrouvait tous 
les objets qui lui avaient appartenu : les ani- 
maux domestiques eux-mêmes y étaient repré- 
sentés. 

L'éclat et la richesse déployés dans cette cir- 
constance ne laissaient rien à désirer : les 
images des ancêtres, portées sous de larges pa- 
rasols, attiraient notamment les regards. 

Le corps reposait sur une sorte de massif 
catafalque peint en rouge et orné de tentures 
de même couleur, que quarante Annamites 
avaient grand'peine à soutenir sur leurs épau- 
les. Un bonze le précédait : il réglait la 



12. 



2IO LES FUNÉRAILLES. 

marche des obsèques, au moyen de signaux 
que deux ou trois autres bonzes répétaient 
après lui; de temps en temps, il nasillait à 
demi-voix, les versets d'une courte prière, à 
laquelle succédaient aussitôt le son des cuivres, 
Taigre modulation des flûtes, et les criardes 
lamentations des pleureuses. 

Sous un immense dais, apparurent les mem- 
bres de la famille, en longs vêtements de deuil, 
tenant à la main le bâton des pleurs, fait de 
bambou. Ngnuyen- Van-Sang marchait le dos 
courbé et comme accablé par la douleur; il 
veillait avec soin à l'entretien des bougies et 
s'assurait, de minute en minute, de la façon 
dont les porteurs du lourd catafalque s'ac- 
quittaient de leur pénible tâche. 

C'est, d'après les rites, le plus doucement 
possible et sans secousse aucune, que l'ancêtre 
doit gagner l'asile du repos étemel. 

Quand on eut descendu le corps dans la 
fosse, on l'enveloppa de papiers, amulettes et 
de banderolles de soie appelées Caï-Trieu; 
puis le bonze entonna à haute voix un chant 



^•^m^^m^mi^mKmmm^fmmmm^mtmmmamiimmmmmm 



LES FUNERAILLES. 211 

grave et monotone, alternant avec les pleurs 
et les cris de Tassistance. Toutes ces clameurs 
ayant cessé , Ngnuyen- Van-Sang , prenant 
une poignée de terre, la jeta dans la fosse, et, 
accompagné des autres parents, vint se pros- 
terner devant les amis, à qui il offrit, à titre 
de reconnaissance et de remerciement, du 
bétel et du vin; on dressa un petit autel 
sur le tombeau, et des sacrifices offerts au 
Génie du lieu terminèrent la funèbre céré- 
monie . 

Le deuil du fils aîné dura trois ans, pendant 
lesquels, tout entier à sa tristesse, il ne parut 
ni dans les festins, ni dans les assemblées. 
Il se démit de ses fonctions publiques, se 
priva de viande, de vin, et s'abstint de coha- 
biter avec les femmes. Ses amis venant le 
visiter, il avait peine à étouffer ses sanglots, 
et sa conversation roulait exclusivement sur 
les vertus de son père. 

Le jour anniversaire de la mort donna lieu 
à de nouvelles démonstrations de douleur. 



mm 



2 I 2 LES FUNERAILLES. 

C'est à cette époque Ton quitte une partie des 
vêtements de deuil. 

Au deuxième anniversaire, Ngnuyen-Van- 
Sang ne garda que le turban blanc, qu'il dut 
porter encore pendant trois mois et dix jours, 
après lesquels il procéda à l'incinération de ce 
turban, et en enterra les cendres dans un en- 
droit écarté. 

Le pauvre, tout en déployant moins de luxe 
et de richesse, n'est pas moins scrupuleux 
observateur des rites. 

Se montrer oublieux sur ce point, c'est, d'a- 
près lui, s'attirer la vengeance du défunt, et 
mettre à l'avenir toute sa descendance dans 
l'alternative de dangers non moins certains 
qu'imminents. 

On cite l'exemple de fils pieux et dévoués, 
qui préférèrent se ruiner, plutôt que de ne pas 
faire à leurs ascendants des funérailles dignes 
d'eux et de leur tendresse. 



-C'oac/3s>- 



LE CULTE DES ANCÊTRES. 



2 novembre 1884. 

C'est le jour d'audience des Trépassés. 

Dans nos vastes nécropoles parisiennes, où 
la misère des humbles, l'ambition des super- 
bes sont maintenant confondues pêle-mêle 
dans une poussière commune, plus d'un sou- 
pir chargé de sanglots est sorti du milieu de 
rimmense foule pensive et recueillie. 

Paris tout entier est venu saluer ses ancêtres 
et leur porter des fleurs. 

La grande ville offre, chaque année, à 
pareille époque, le spectacle, à la fois tou- 
chant et grandiose, d'une population dominée 
par la même triste pensée, et pleurant les 
mêmes larmes, mêlées aux mêmes étemels 
regrets. 



214 ^^ CULTE 

Ci-gît de Musset; ici repose Murger; ailleurs 
s'élève le monument élevé à la mémoire sacrée 
des soldats tombés pendant les années 1870- 
1 87 1 ; à côté rayonnent , sur le marbre d^une 
modeste colonne tronquée, les noms des quatre 
sergents de la Rochelle; plus loin, les Froî- 
devau, Havard et Bellet représentent les vic- 
times du devoir, comme les noms des Sivel et 
Crocé-Spinelli indiquent le dévouement pour 
la science; dominant le tout, les images de la 
mort, assises sur des tombeaux et drapées 
dans leur robe de pierre, regardent, calmes 
et sereines, s'écouler lentement à leurs pieds 
la multitude des vivants; enfin, au loin, 
dans la pénombre de la cité funèbre, s'es- 
tompent, dans le brouillard d'un pâle demi- 
jour, les modestes croix noires de la fosse 
commune. 

Ce sont là les tombes classiquement célèbres 
de nos cités funèbres, tous les ans entourées 
et saluées, toujours ornées de bouquets et de 
couronnes, où se marient les couleurs des 
chrysantèmes, des violettes et des roses. 



DES ANCÊTRES. 21 5 



I. 



Dans r Extrême-Orient, une certaine crainte 
mêlée de frayeur semble, plus que le respect, 
avoir donné ' naissance à cette pieuse véné- 
ration. 

De nature généralement contemplative, 
d'autres disent sceptique, l'indigène, en dé- 
pit de ses pratiques superstitieuses, qu'il 
appartienne à la religion de Bouddha, mot 
qui signifie V éclairé, le savant^ ou qu'il pro- 
fesse les doctrines de Confucius, n'a, en réa- 
lité, qu'un véritable culte, celui des ancêtres, 
dont les mânes protectrices sont chargées de 
veiller sur la famille et la prospérité de ses 
descendants. 

Dans toute retendue de la presqu'île indo- 
chinoise, les premiers jours de février, mois 



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216 LE CULTE 

qui commence l'année, sont exclusivement con- 
sacrés à la mémoire des morts. Toutes choses 
cessantes, affaires, industrie, commerce, soins 
domestiques de la part des boys, qui refusent 
tout service, le chef de chaque famille ras- 
semble ses parents, pour aller, en grande 
cérémonie, visiter les tombes et les orner de 
fleurs. 

Ces fêtes, appelées Têt, que le dernier des 
Annamites regarderait comme un sacrilège de 
ne pas célébrer, commencées dans une retenue 
recueillie, ne tardent pas à dégénérer en désor- 
dre et à donner carrière à la licence. 

Après avoir lavé, nettoyé et dégagé la tombe 
du défunt des herbes parasites qui l'envahis- 
sent, l'indigène offre à son ancêtre, que le tré- 
pas, selon lui, n'a pas affranchi des besoins de 
l'existence terrestre, et surtout des angoisses 
de la faim, des mets variés et abondants, ac- 
compagnés d'offrandes d'or ou d'argent, qui se 
font en brûlant des papiers amulettes recou- 
verts d'une couche très mince de ces précieux 
métaux. 



DES ANCÊTRES. 217 

A ces offrandes se joignent des prières. 
Voici ta traduction de Tune d'elles, d'après 
M. S. W. Williams : 

(( Moi, Lin Kouang, second fils de la troi- 
sième génération, j'ose venir devant la tombe 
de mon ancêtre. Lin Koung. 

« Le cours des ans a ramené la saison du 
printemps. 

« Nourrissant des sentiments de vénération, 
je lève les yeux et balaye votre tombe. 

'( Prosterné, je vous prie de venir et d'être 
présent, et d'accorder à vos descendants qu'ils 
soient heureux et illustres. 

« En cette saison des pluies fécondantes et 
des douces brises, je désire récompenser la 
source de mon existence, et faire sincèrement 
des efforts pour le mieux. 

« Accordez-moi toujours votre sûre protec- 
tion. 

« Ma confiance est dans votre esprit divin. 

« Avec révérence, je présente le quintuple 
sacrifice d'un cochon, d'une poule, d'un ca- 

i3 



2l8 LE CULTE 

nard, d^une oie et d^un poisson, comme aussi 
une offrande de dnq assiettes de fruits, avec des 
libations de liqueurs spiritueuses, vous sup- 
pliant instamment de venir les voir. 

« Avec le plus profond respect cette an- 
nonce est envoyée en haut. » 

Ceux qu'anime une ferveur plus grande, ou 
dans le but plus intéressé de se rendre propice 
l'âme du défunt, croient devoir ajouter encore 
à ces munificences, en brûlant des pétards et 
des matières explosibles, jugées d'autant plus 
agréables que la détonation en est plus forte 
et plus persistante. 

La prudence recommandait au clergé fran- 
çais de ne point froisser ces antiques croyan- 
ces, et de tolérer un culte dont les fondements 
sont, dit-on, inébranlables. 

Les indigènes ont de sérieux motifs pour 
enterrer leurs morts, un peu au hasard, dans 
les champs, sur les bords du chemin, dans un 
bois, sur le flanc des coteaux. 



DES ANCÊTRES. 219 

L'ardent amour qu'ils manifestent pour le 
repos de la vie contemplative, autant que leur 
ferme volonté de se conformer sur ce point 
aux préceptes de Bouddha, leur imposent, 
comme un devoir, ces pratiques, aussi anti- 
ques que populaires. 

D'après la religion bouddhique, en efiet, si, 
par ses vertus, l'homme arrive plus vite au 
Nirvana^ c'est-à-dire au salut suprême, qui, 
pour les uns, ne serait que l'absorption de la 
vie individuelle en Dieii, et pour les autres 
l'absorption dans le néant, la mort du corps, 
la délivrance des souffrances physiques, il est 
louable et en même temps conforme aux pré- 
ceptes sacrés de hâter, par tous les moyens, 
ce repos, cette délivrance dernière : on choisit 
donc de préférence les endroits les plus retirés 
et les plus solitaires pour y cacher les tom- 
beaux, et fournir, par là, aux mânes des aïeux 
un refuge assuré contre les oppressions d'ici- 
bas. 

Placées ainsi, en face et plus près de la na- 
ture, les âmes, dégagées à tout jamais de leur 



220 LE CULTE 

enveloppe matérielle et devenues de purs es- 
prits, peuvent errer en toute liberté dans les 
campagnes verdoyantes et à travers les espaces. 

Lors de la conquête, les Annamites durent 
être rassurés sur le maintien de leurs croyan- 
ces religieuses. 

La loi apparaît , du reste, aussitôt, là où la 
religion et les mœurs seraient impuisantes, 
pour conserver le culte dans toute son an- 
cienne pureté. 

Quiconque insulte la mémoire des morts 
commet un blasphème, puni des peines de la 
bastonnade et de l'amende. 

Quiconque met au jour le cadavre d'un de 
ses aïeux, ou déplace le cercueil, pour vendre 
le terrain de la sépulture, est frappé de la dé- 
capitation. 

Quiconque enlève la terre qui recouvre le 
cercueil, et l'ouvre pour regarder le cadavre, 
est puni de la strangulation. 

L'exil, cent coups de bâton et l'amende, à 
celui qui mutile, brûle ou jette à l'eau un ca- 



DES ANCÊTEES. 221 

davre ou le cercueil non encore mis en terre : 
la décapitation, dans ce cas, si le coupable est 
un parent plus jeune, Texil s'il est plus âgé. 

Quiconque viole la sépulture d'un parent 
plus jeune et expose son cadavre à la lumière, 
encourt la peine de cent coups de bâton et 
trois années de fer. 

Quatre-vingts coups de bâton, si, en prati- 
quant des fouilles en terre, un cercueil appa- 
raît et n'est immédiatement recouvert. 

Quiconque brûle, par mégarde, un cercueil, 
en enfumant un renard gîté dans une tombe, 
est condamné à deux ans dç fers plus quatre- 
vingts coups de bâton. 

La strangulation, si le cadavre ainsi con- 
sumé est celui d'un ascendant. 

Cent coups de bâton, pour commettre des 
dégâts dans un cimetière. 



II. 



Une seule nécropole, s^ppelée communément 

i3. 



222 LE CULTE 

Plaine des Tombeaux, existe dans toute la Co- 
chinchine. 

D'une superficie de plusieurs lieues carrées^ 
ce champ de repos , dont l'aspect désolé n'offre 
aux yeux qu'un terrain aride et rocailleux piqué 
çà et là de végétations jaunies, s'étend, à perte 
de vue, de Saigon jusqu'à Cho-lon. 

L'impression est saisissante quand, des deux 
côtés de la route que traverse ce vaste polygone, 
surgissent ces tombeaux, de formes et de di- 
mensions diverses : pierres quadrangulaires , 
colonnes à base hexagonale, pyramides tron- 
quées, ornées de monstrueux dragons aux ailes 
de granit. 

La tombe du menu peuple se compose d'une 
butte en forme de rectangle, construite avec 
des mottes déterre ajoutées les unes aux autres. 
Ces buttes résistent difficilement à l'intempé- 
rie des saisons ; non entretenues, elles se dé- 
gradent peu à peu, et de loin rompent à peine la 
monotonie plate et dénudée de la vaste solitude. 

L'usage de grouper les sépultures, excep- 



DES ANCÊTRES. 223 

tionnel en Cochinchine et en Annam, est la 
règle au pays des fils du ciel. 

Cho-lon renferme ainsi, dans s^s tombeaux, 
qui l'entourent de tous côtés, tout un monde 
de trépassés, auprès duquel le chiffre de la po- 
pulation vivante peut passer facilement pour 
une quantité négligeable. 

Ici le spectacle change, et la vanité chinoise 
éclate, dans tout son luxe, devant Tégalité de la 
mort. 

Les tombeaux construits en briques sont 
d'uneextrême solidité, et peuvent braver impu- 
nément les outrages de plusieurs siècles. L'en- 
ceinte extérieure, de forme variable, recèle au 
centre une, deux, et jusqu'à cinq ou six sépultu- 
res à l'usage du défunt et aux membres de sa 
famille. Sur la façade se trouve un petit autel 
destiné aux offrandes. Une niche est affectée 
à l'image du génie du lieu : sur la porte anté- 
rieure du tombeau, une plaque de marbre, 
portant une épitaphe, indique le nom, le pays, 
la nationalité, les titres honorifiques du défunt 
et la date de sa mort. 



224 LE CULTE DES ANCÊTRES. 

La sépulture des bonzes se reconnaît faci- 
lement à ses pyramides à trois étages, isolées 
ou entourées d'une enceinte crénelée flanquée 
de tours. 

On s^étonne de ne rencontrer là ni un arbre, 
ni u ne fleur, quoi que ce soit, brin d'herbe ou de 
verdure, pour reposer l'esprit et la vue. 

Puis, à récart, loin de la dépouille vulgaire 
des humbles mortels, dans le fond d un vaste 
enclos, tout ombragé d^arbres et de végétations 
luxuriantes et peuplé de statues, se dresse 
une orgueilleuse pagode toute ruisselante de 
riches présents. 

Point de nom, aucune épitaphe. 

Et, quand le passant demande la destination 
de ce monument, on lui répond : 

« C'est la sépulture d'un mandarin. » 



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